Marie Rose MORO
On a tardé à reconnaître les effets des traumas sur les bébés et les jeunes enfants. Sans doute, cela découle de multiples raisons qui se potentialisent. Jetons y un rapide regard.
Les bébés et les jeunes enfants sont des personnes, une découverte qui, somme toute, reste révolutionnaire
On pourrait énumérer quelques allégations en vrac véhiculées par le sens commun mais aussi la littérature scientifique : les jeunes enfants ne se rendent pas compte de ce qu’ils vivent, ils oublient facilement en grandissant, ils transforment tout en jeu… Et tant d’autres arguments qu’à certaines périodes les uns et les autres s’évertuent à démontrer : les jeunes enfants n’engrangent pas les traces mnésiques, ils oublient à mesure ou ils n’ont pas de métacognition suffisante ou encore, ils n’ont pas de représentation suffisante de la mort et donc ils n’ont pas peur de la mort. Ils penseraient la mort comme transitoire et donc ne feraient pas de lien entre l’événement violent et la mort réelle et brutale… Les travaux s’appuient parfois sur des données partiellement vraies comme celles qui concernent le langage, la mémoire ou les représentations, autant de processus développementaux qui se structurent avec l’âge, mais la conséquence inférée, elle, n’est pas juste. Les bébés perçoivent directement et indirectement les traumas, nombre des études de cet ouvrage le montrent, et ils en subissent les conséquences dans leur enfance. Ces traces sont d’ailleurs tellement fortes qu’elles s’inscrivent comme tout processus qui prend place dans une ligne de développement dans le présent et le futur de cet être sensible, percevant et actif, mais aussi dans le futur de cet enfant, l’adolescent puis l’adulte qu’il sera. On peut même faire l’hypothèse, mais cela est plus aléatoire, que ce trauma, parfois cette série de traumas vont modifier la perception qu’a l’enfant de son passé, de son histoire, pour brève qu’elle soit. Le bébé est une personne, reste donc une devise révolutionnaire.
À ces conséquences directes du trauma vont s’ajouter les conséquences indirectes c’est-à-dire les conséquences sur les enfants, des traumas parentaux ou collectifs. En effet, les enfants, et en particulier les plus jeunes d’entre eux, ont besoin pour vivre, pour survivre et grandir, de l’aide de leurs parents ou de substituts. Au-delà de l’aide du groupe qui les porte ou est censé le faire, ils sont dépendants de leurs parents et de tous ces tuteurs de développement (Baubet et coll. 2003). Or, des parents traumatisés et un groupe déstructuré par des événements collectifs oublient leurs enfants ou du moins sont trop préoccupés par leurs propres douleurs, leurs deuils, leurs pertes ou leurs frayeurs pour se préoccuper de manière adaptée et efficace de leurs enfants, de leurs besoins, de leurs vulnérabilités. Les parents doivent survivre physiquement et psychiquement pour pouvoir s’occuper de leurs enfants et en particulier de leurs jeunes enfants qui ne savent pas toujours réclamer de l’aide ou parfois, ne la réclament pas avec le langage des adultes. Ils le disent à leur manière avec un babil traumatique qui n’est pas reconnu comme tel. Par exemple, ils s’arrêtent de jouer ou de rêver mais qui va le percevoir dans de telles circonstances ou encore ils vont répéter de manière traumatique le même jeu qui singe l’événement traumatique auquel l’enfant reste fixé. Et ce "faux jeu" rassure les adultes, parents ou soignants : "l’enfant va bien, il joue". En réalité, il répète le trauma et ses vécus affectifs dans un scénario en boucle qui s’auto entretient. Aux traumas s’ajoutent alors le manque, le délaissement ou la désolation blanche, non spectaculaire mais pourtant délabrante. Il faut alors repérer ce rien, ce vide défensif qui gèle les processus de développement et hypothèque son avenir.
C’est à ce niveau des conséquences indirectes du trauma chez le jeune enfant que se situe la question importante de la transmission du trauma entre la mère et l’enfant. Est ce que le trauma se transmet entre une mère et un bébé, entre une mère qui a subi un trauma et son bébé qui naît après cet événement, entre une mère qui a subi un événement violent en dehors de la présence de son jeune enfant… Et si oui, qu’est ce qui se transmet ? Des éléments spécifiques du trauma ? Les conséquences du trauma sur le fonctionnement psychique de la mère ? La mémoire du trauma ou son récit réactualisé par la mère, tenu vivant par elle et raconté à l’enfant avec les sentiments qui vont avec. Ce serait alors ce récit qui fonctionnerait comme événement traumatique ? Par ailleurs, la question de la transmission se pose pour la dyade adulte-enfant en général, que ce soit mère ou son substitut-enfant mais aussi thérapeute-enfant, toutes ces questions cliniques actuelles et non résolues sont posées dans cet ouvrage.
La rencontre est traumatique ou elle n’est pas !
Ces préoccupations concernent le trauma des bébés et de leurs parents dans leur spécificité mais au-delà, elles sont celles de l’ensemble de la clinique contemporaine qui inclut la psychanalyse et toutes les approches cliniques parents-bébés mais aussi les neurosciences et leurs apports à la clinique actuelle, forcément complexe. En effet, nous avons opté pour une position non idéologique qui observe les faits dans leur rudesse et leur épaisseur et tente de les éclaircir sans considérer que les questions sont résolues magiquement comme celle de la transmission du trauma entre une mère et son bébé. Une clinique pragmatique qui accepte d’aller au-delà de la métaphore, qui décolle d’un sentimentalisme sympathique mais insuffisant : comme l’amour ou la vie se transmettent, le trauma aussi…
La question de la transmission de certains paramètres du trauma aux thérapeutes occupe une part importante de cet ouvrage. En effet, les échanges quotidiens et la revue de la littérature ont montré que ces effets étaient peu étudiés. Or, ils nous apparaissent comme au cœur de tout dispositif thérapeutique. Pour pouvoir soigner les traumas et en particulier les traumas infantiles, il faut se laisser affecter par le trauma et, transformer ces effets en leviers thérapeutiques (1), en tuteur de créativité (2) ou de résilience (3) pour le patient et son entourage. Ce processus repasse par la personne même du thérapeute, son affectivité, son histoire et les liens qu’il entretient lui-même avec le trauma. Le trauma des thérapeutes est donc non seulement nécessaire et inéluctable mais aussi créatif et gage vivant d’efficacité. L’empathie s’épuise vite (4) et encore plus les bons sentiments qui, au fond, n’en sont pas. Pour soigner les traumas des bébés, il importe de se laisser affecter certes mais en aucun cas, de s’apitoyer. En dehors du trauma des thérapeutes, trauma à petite dose (5) certes mais trauma tout de même, pas de soin possible du trauma chez le jeune enfant et ses parents. Se laisser affecter devient alors la condition même du soin. La rencontre thérapeutique est traumatique ou elle n’est pas.
Les jeunes enfants : des cibles privilégiées de la guerre, des conflits et des désastres naturels
Chacun le sait, les parents comme ceux qui font la guerre, les individus les plus vulnérables d’entre nous sont les enfants. C’est pour cela qu’en temps de paix, on est sensé les protéger et donc en temps de guerre, lorsque qu’on cherche des armes et que tout est permis, alors on pense aux enfants. Même si ce n’est pas complètement délibéré mais plus implicite voire inconscient, on cherche des cibles faciles, symboliques, et qui vont marquer l’ennemi. Les enfants sont alors tout désignés. Certes, il en existe d’autres cibles de cette nature. Tout d’abord, les femmes qui sont violées pour anéantir leurs corps, leurs âmes mais aussi leurs descendances. Mais aussi les femmes enceintes qui sont touchées pour elles-mêmes et pour les fœtus et les bébés qu’elles portent et d’autres encore. Mais, toucher les enfants, ceux qui sont à naître et à venir comporte une symbolique traumatique forte, le risque pour ceux qui subissent, la chance pour ceux qui agressent, de toucher la transmission même du trauma. C’est sans doute un processus inscrit au cœur de la blessure, toucher pour aujourd’hui et demain, laisser dans l’être la trace du trauma qui engendrera souffrance pour des "siècles et des siècles" selon la formule de la prière catholique ou sur "quarante générations" comme le voudra la malédiction biblique, sur "sept générations" dans d’autres contextes religieux et culturels.
Le trauma est fait pour être transmis, telle semble être une de ses caractéristiques majeures dans les situations pensées par les humains comme si, cette transmission était depuis toujours évidente et son vecteur bien connu, le fœtus, le bébé, l’enfant voire l’adolescent. Les enfants sont donc vulnérables, ils constituent une symbolique forte, évidente, donnée qui s’impose à tous et est partagée par tous. Par ailleurs, ils sont des cibles faciles parmi la population civile, ils sautent souvent sur les mines laissées par les soldats ou parfois mises intentionnellement sur le chemin de l’école dans les situations de guérilla ou de guerres urbaines (Moro et Lebovici 1995). Par ailleurs, ils sont faciles à enrôler, à transformer en Janissaires impitoyables qui transgressent les règles de l’humain dans la mesure où eux-mêmes ont été déshumanisés. Le trauma extrême subi ou auquel on vous a obligé à assister (un meurtre, un crime, le viol de votre mère ou de votre sœur…), un tel trauma déshumanise, il sidère et laisse une marque ontologique qui transforme l’être. Tel le décrivent par exemple les enfants soldats de Sierra Léone dans le récit de thérapies faites par Muriel Génot qui a mené ce travail récemment avec des groupes d’adolescents dans le cadre des programmes de Médecins Sans Frontières (6). Ceci avait aussi été décrit par Colette Vercelletti dans le même contexte, soigner individuellement ne suffit pas à réintégrer l’enfant ou l’adolescent dans le groupe des humains. Le traitement psychothérapique console, répare, permet une élaboration individuelle, la transformation du trauma psychique en une nouvelle force de vie pour parfois ténue ou labile qu’elle soit. Mais, reste la culpabilité individuelle d’être sorti de la communauté des humains, d’avoir transgressé la règle fondamentale de la vie et d’avoir été, bon gré mal gré, acteur de violences fondamentales même si, d’abord on les a subies. Et puis, reste le regard des autres sur soi, un regard qui réensemence le trauma au jour le jour, un regard qui rappelle que la transgression a eu lieu. Un regard qui dit qu’on est responsable de ce que l’on fait même si le choix n’existait pas de ne pas le faire. Il importe donc qu’une action collective vienne dire, mettre en scène, ces inférences de part et d’autres. Comment les autres me voient, comment je pense qu’ils me voient nécessairement, comment ils devraient me voir, comment moi je les vois, ceux qui se disent, se pensent, se sentent, se croient innocents de toute violence. On en arrive à la part collective du trauma et de sa réparation, de tout trauma et a fortiori collectif. On ne sort du groupe des humains auquel on appartient et de l’humanité toute entière que parce que l’autre le pense ainsi et, on ne la réintègre que parce que l’autre le dit et le pense, le permet donc.
Le groupe et la culture aussi
Le groupe et la culture qu’il porte comme une forme possible d’humanité et donc une humanité universelle, protège du trauma tant qu’il peut, dans la limite de ce qu’il s’est donné comme frontière. Puis, arrive un moment où il cède. On voit les lignes de fracture d’autant mieux qu’on est à l’extérieur de ce groupe mais tout groupe en possède. Mais les lignes de fragilité sont toujours plus faciles à distinguer et à caricaturer pour l’autre ; chez soi ces points semblent invisibles ou inéluctables. Pourtant dans nos propres groupes d’appartenances, elles existent aussi. D’ailleurs on dénonce d’autant plus facilement celles de l’autre qu’elles sont proches des miennes même si les figures diffèrent. Ainsi la violence faite aux enfants, aux femmes, à tous ceux qui sont en position de faiblesse. Dans les groupes culturels, il y a des apories, des violences non visibles, des douleurs qui ne se voient pas.
Ainsi, la question des violences sexuelles faites aux petites filles : comment se décider à « jeter les couteaux » selon une expression souvent entendue en Afrique de l’Ouest. Par exemple, la Casamance, au Sénégal, est pionnière dans la lutte contre l’excision des petites filles mais, pour cela il a fallu prendre conscience de la force du trauma somatique et psychique subi par elles, de rencontrer les exciseuses, reconnaître l’ancienneté de cette coutume et parler au nom des enfants, au nom des femmes, au nom de ceux qui n’ont pas encore le droit à la parole. Dire aussi que la violence faite aux petites filles en dehors du risque de mort encouru, est une violence qui marque le corps et l’esprit des filles, de leurs mères et de celles qui utilisent le couteau. Dire enfin, que ce n’est pas la culture du groupe qui est visée mais celle de la transmission de la violence. "Jeter les couteaux" devient alors un acte qui humanise au même titre qu’avant c’était au nom de l’humanisation des petites filles qu’on utilisait les couteaux (7).
Ailleurs on tue les petites filles à la naissance. Ailleurs encore, on les prive de soins ou on ne les envoie pas à l’école. Dans d’autres endroits, on les donne à des hommes beaucoup plus vieux qu’elles contre leur gré. Dans d’autres, on les envoie à l’école coûte que coûte - même si elles doivent "sauter sur une mine" en sortant de chez elle, car aller à l’école est à la fois un acte collectif de résistance et un acte individuel d’existence. Être éduquée permet de se marier dans un pays en guerre où la survie du groupe est menacée. Enfin ailleurs encore, on met les petites filles si précocement à l’école et les attentes cognitives sont si importantes à leur égard qu’on les prive d’enfance… On reconnaît dans toutes ces formes d’attentes et d’actes pourtant si différents, quelque chose de la même violence fondamentale à l’égard des petites filles. On perçoit aussi les difficultés des groupes à concevoir l’éducation des petites filles destinées à être à la fois un membre du groupe, une femme, une amante, une épouse, une mère… On reconnaît la force du façonnage du féminin et maternel et l’angoisse que cela comporte depuis toujours et, encore aujourd’hui dans des sociétés qui tentent à être égalitaires entre les femmes et les hommes. Le sont-elles vraiment ?
La violence de guerre, les catastrophes mais aussi la violence ordinaire et les traumas sans qualité
L’importance de la dimension collective, culturelle donc du trauma et de sa réparation est examinée dans ce livre à travers l’analyse de situations traumatiques appartenant à des aires différentes. Car, il ne suffit pas de voir la fabrique de traumas du voisin et d’ignorer les siennes et vice-versa. Mais aussi, on se situe dans des situations différentes où les processus traumatiques sont à l’œuvre même s’ils diffèrent par leurs assemblages, leurs natures et bien sûr leurs intensités. Enfin, ces situations traumatiques sont observées avec des méthodes différentes : analyse sémiologique des traumas directs et indirects, des traumas des bébés et des parents, analyse des processus de transmission et des contre-transferts individuels et culturels… Ainsi, les traumas extrêmes, malgré leur singularité, éclairent les traumas ordinaires et la réciproque est vraie pour nous aussi.
La question des violences collectives qu’elles soient dues aux catastrophes dites naturelles ou à celles des guerres, rejoint donc celles des traumas d’ici où la plupart des traumas se vivent dans les familles, à l’école, dans les quartiers, tout près de chez soi (8). Il était important de les rassembler dans cet ouvrage. Souvent ces situations sont séparées par nécessité dans la mesure où ceux qui travaillent ici et ailleurs ne sont pas les mêmes la plupart du temps. Ceux d’ici dénigrant parfois ceux d’ailleurs, eux seraient les penseurs et ceux qui travaillent dans l’urgence et la nécessité des guerres et des catastrophes seraient d’impurs faiseurs ! et bien sûr de piètres penseurs ! Notre postulat né de la nécessaire et récente rencontre entre la psychiatrie transculturelle et de la clinique en situation humanitaire est tout autre : le trauma ne peut être pensé qu’en observant ces effets directs et indirects sur les bébés, sur les parents, sur le groupe et sur les thérapeutes qui les soignent. Pour cela deux conditions sont nécessaires. Tout d’abord, intégrer la dimension culturelle dans nos observations et nos conceptualisations pour ne pas oublier le groupe. Puis, qu’on ait la force de soigner et donc d’y aller, prendre le risque de faire même trop peu, risque humain qui présuppose celui de l’imperfection. Faire hors de chez soi, ce n’est pas confortable. Faire en observant les manières de faire de l’autre, en les tolérant non pas au sens ancien du terme, cohabiter mais au sens moderne, en respectant les différences sans se laisser anéantir par elles, sans devenir impuissant : soigner malgré tout (Baubet et al. 2003, 2004). Cette dialectique du faire quand même, avec rigueur, à partir d’une position modeste et transculturelle, une position interactive, est celle que nous voulons défendre. Non pas comme un aboutissement triomphant avec un esprit conquistador mais une position qui pose la nécessité d’y aller, d’apprendre du contexte lui-même et d’engager le processus de fabrication de l’humain à partir du rien, de la souffrance ou de la haine qui sont les ingrédients que l’on trouve souvent sur place. Et second postulat, souvent oublié car trop peu expérimenté, ce voyage-là, cette expérience singulière, nous transforme et transforme notre technique. Non seulement, elle contribue à accroître le savoir universel sur le trauma, mais de plus, ce détour nous apprend à mieux comprendre et à mieux soigner les traumas d’ici. Aller pour aller donc et pour mieux être ici.
Non pas compatir mais consoler et soigner
On peut légitimement s’agacer devant l’inflation de la notion de victime, qui ajoutée à celle de bébés et de jeunes enfants entraînent des réactions qui semblent contradictoires. Il s’agit soit d’ignorer leur trauma ou de le minimiser au nom de la résilience mal comprise, soit de pleurer sur leur sort des larmes qui s’épuisent au prochain événement ou fait-divers. Elles semblent contradictoires, mais, en réalité ces réactions ont un point commun, l’impossibilité à se représenter les modes d’action efficaces sur ces situations. Et bien, si, Mesdames et Messieurs les grands "compatisseurs" qui vous penchez de manière bien éphémère sur les berceaux de nos bébés, sachez que nous pouvons, que nous devons les soigner. De plus, la recherche clinique a apporté ces dernières années quelques études, peu nombreuses mais très importantes, qui permettent de montrer que des dispositifs spécifiques permettent de soigner ces bébés comme le montrent diverses études de cet ouvrage. Certes, ces stratégies sont complexes car elles doivent intégrer les parents avec leurs manières de penser et de faire, leurs ressources propres, individuelles, familiales, sociales et culturelles. Elles doivent aussi intégrer les bébés comme des personnes capables de sentir, de penser, de ressentir et donc d’avoir peur mais aussi d’être capables de transformer cette frayeur en capacités de reconstruction et même, en tuteur de développement car, par définition, les bébés sont des êtres en développement. Tout ce qu’ils vivent doit donc servir à grandir dans le cas contraire, le soin n’est pas complet. Mais bien sûr, en matière de trauma et de perte, l’on doit accepter de soigner sans toujours guérir. Si non, nos intentions pourraient devenir un obstacle pour l’enfant. Et ceci, nous le constatons dans certains cas où des auteurs peu scrupuleux et surtout peu expérimentés dans ces terrains où il ne suffit pas d’extrapoler pour savoir, il faut y aller. Ces auteurs donc, bardés de leurs intentions de soigner vite, bien, de manière quasi chirurgicale, tentent d’extirper le trauma du corps des enfants ou de leurs parents et surtout de leurs esprits avec une temporalité qui implique la violence. En effet, le fonctionnement psychique n’est pas une cire molle dans laquelle viendrait s’inscrire le trauma. Dans ce cas, il suffirait d’extirper le souvenir tel un corps étranger et la cire reprendrait sa forme initiale. Nous savons maintenant de manière irrémédiable que les blessures ne se font pas comme cela et ne se guérissent pas comme cela. Le trauma s’inscrit dans le fonctionnement psychique directement et indirectement et devient alors partie de l’identité narrative du sujet à jamais. Le sujet en fait un récit à sa manière, avec ses outils et ses aménagements. Parfois d’ailleurs, cette blessure produit une cicatrice qui va au-delà de ce qui est attendu et ce qui se voit alors, ce qui gêne le sujet lui-même c’est cette cicatrice hypertrophiée et non le trauma en lui-même. Soigner c’est donc penser cette complexité psychique dans le temps et l’histoire du sujet même petit, cela va de soi.
Une question clinique, une question philosophique, une question de société aussi
Pour Marcel Conche, le métaphysicien, quelle que soit la position philosophique que l’on prenne, on est obligé de penser la condition des enfants et dans cette condition, arrive au premier plan celle du trauma et des violences qu’on leur fait subir au nom de ce que chaque société considère comme nécessaire pour grandir et devenir un homme. Et quelle que soit cette société, la dose est grande, toujours. Elle se situe parfois dans des attentes ou des projections différentes, mais cette violence est toujours présente et importante. Sans doute y a-il une dose nécessaire et incompréhensible, la violence du réel en quelque sorte. Cependant on peut légitimement s’interroger sur l’intensité de cette violence, sur l’universalité des événements traumatiques qu’on fait subir aux enfants, sur ce qui parfois apparaît comme une sorte de répétition sans fin de traumas que l’on fait subir aux plus vulnérables d’entre-nous, les enfants, nos enfants.
Si les enfants portent les rêves de leurs parents, ils portent aussi leurs traumas. Reconnaître cela c’est les délester d’un lourd fardeau, d’un murmure incessant qu’il vienne de fantômes dans la nurserie ou de vivants effrayés ou meurtris qui demandent reconnaissance ou vengeance ou, tout simplement, disent leur douleur.
On dit aimer les enfants partout…
BIBLIOGRAPHIE
Baubet T, Leroch K, Bitar D, Moro MR. (Eds) Soigner malgré tout. Vol. 1 : Traumas, culture et soins. Grenoble : La Pensée sauvage ; 2003.
Baubet T, Leroch K, Bitar D, Moro MR. (Eds) Soigner malgré tout. Vol. 2 : Bébés, enfants et adolescents dans la violence. Grenoble : La Pensée sauvage ; 2003.
Burdin M.J. L'excision, une coutume à l'épreuve de la loi. Paris : A3 ; 2005.
Conche M. Quelle philosophie pour demain ? Perspectives critiques. Paris : P.U.F. ; 2003.
Cyrulnik B. Les vilains petits canards. Paris : Odile Jacob ; 2001.
Devereux G. (1969) Psychothérapie d’un Indien des plaines. Paris : J.C. Godefroy ; 1982.
L’autre, Cliniques, Cultures et Sociétés n°14 "Bébés étranges, bébés sublimes". Grenoble : La Pensée Sauvage ; 2004.
Lachal C, Ouss-Ryngaert L, Moro MR. (Eds) Comprendre et soigner le trauma en situation humanitaire. Paris : Dunod ; 2003.
Lebovici S, Moro MR. Dialogue - De la nécessité de l'action psychothérapique face au traumatisme collectif et individuel. In : Moro MR, Lebovici S. (Eds) Psychiatrie humanitaire en ex-Yougoslavie et en Arménie, Face au traumatisme. Paris : P.U.F. ; 1995. p. 3-9.
Moro MR, Lebovici S. (Eds) Psychiatrie humanitaire en ex-Yougoslavie et en Arménie, Face au traumatisme. Paris : P.U.F. ; 1995.
Moro MR, De la Noë Q, Mouchenik Y. (Eds) Manuel de psychiatrie transculturelle. Travail clinique, travail social. Grenoble : La Pensée sauvage ; 2004.
Moro MR. Enfants d’ici venus d’ailleurs. Naître et grandir en France. Paris : La Découverte ; 2002 (Deuxième édition en 2004 chez Hachette Littératures dans la coll. "Pluriel").
(1) Au sens de Devereux (1969).
(2) Au sens où nous l’avons défini, Moro (2004) c’est-à-dire en matériau qui appartient à la pulsion de vie.
(3) Au sens de Cyrulnik (2001).
(4) Cf. le texte de Christian Lachal dans cet ouvrage.
(5) Selon la belle expression de Winnicott.
(7) Sur ce sujet de l’excision, cf. le livre récent et intéressant de Burdin (2005).
(8) Cf. le texte de Dalila Rezzoug dans cet ouvrage.