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© aiep - 28 juillet 2006 - www.clinique-transculturelle.org

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Pour citer cet article :
Moro MR. La peur de l'autre ne peut devenir une politique ! L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2006 ; 7(3) "Avec les morts" : 341-8.
La peur de l'autre ne peut
devenir une politique !
Marie Rose MORO *
L'acceptation franche des différences, sans que la différence de l'immigrant soit à porter au compte d'un communautarisme quelconque… réussir à se situer dans ces points d'équilibre serait vivre réellement l'une des beautés du monde, sans pour autant perdre de vue les paysages de ses horreurs.
Edmond Glissant et Patrice Chamoiseau
Nous sommes inquiets, nous les acteurs de terrain au contact des familles migrantes et de leurs enfants. Nous constatons que la peur de l'autre devient une politique en France et peut-être même en Europe et nous le dénonçons avec force et détermination. Nous l'avons fait dans la presse (1), dans les médias en général, sur le terrain. Il importe de dire, de crier, de penser, de résister, car les temps sont difficiles mais l'histoire nous montre que la peur de l'autre est mauvaise conseillère et qu'elle provoque chez ceux qui la subissent dégâts et traces profondes.
Partons de comment le projet de loi sur l'immigration proposé par le gouvernement est perçu à la consultation transculturelle d'Avicenne (2) dans la banlieue parisienne. Qu'observe-t-on à l'hôpital ? Les patients sont inquiets. Ils ont le sentiment que la question des soins est compromise, que l'hôpital n'est plus un lieu sûr pour eux. Des rendez-vous sont annulés par des personnes qui se sentent menacées en particulier des réfugiés ou des personnes en attente de statut. Une angoisse monte, même chez les migrants qui ne sont pas concernés par ce projet de loi dans la mesure où ils ont déjà des papiers, un travail, un logement. On observe une radicalisation de toutes les positions. Lorsqu'on se sent menacé dans son identité, on se recroqueville. Personne ne peut s'intégrer dans une société inhospitalière. Or, ce projet de loi est fondé sur l'inhospitalité (3). L'autre est perçu comme un danger a priori, et il doit immédiatement, et comme par magie, abraser toutes ses différences, ressembler à celui qui l'a accueilli. On exige qu'il donne des gages de son amour pour la France, qu'il parvienne, avant même d'y vivre, à en maîtriser la langue ! On sait bien que l'accueil des migrants pose des questions juridiques et économiques, mais aussi symboliques et imaginaires. Dès qu'un homme politique brandit un slogan, il produit des effets dans la réalité. Les étrangers ne s'intègrent plus, déplore-t-on. Je crois surtout qu'on ne se donne plus les moyens d'intégrer les migrants et de faire de la place à leurs enfants, par crainte d'être soi-même transformés. Car l'hospitalité est toujours un partage comme en témoigne le double sens du terme d'hôte. Or, aujourd'hui, toutes les conditions sont réunies pour qu'il n'existe ni rencontre, ni échange, ni métissage. La question qui me taraude est de comprendre comment et pourquoi sommes-nous devenus si inhospitaliers. Ceci compromet notre avenir et celui de l'autre.
D'un monde à l'autre
Ce projet de loi reflète une idéologie déjà fortement présente mais il la renforce et la rend légitime. Il y a peu de temps, une maman est venue me consulter avec son bébé, car il dormait mal, pleurait sans cesse, et se nourrissait difficilement. Elle souffrait beaucoup de ne pas parvenir à l'apaiser. Cette mère vit en France depuis une dizaine d'années, elle vient d'Afrique de l'Ouest. Elle a déjà eu trois bébés en France, qu'elle a élevés en faisant cohabiter des éléments choisis dans sa culture d'origine avec d'autres, qui lui semblaient la quintessence de la France. Par exemple, elle allaitait ses bébés en grande partie, mais elle leur donnait aussi le biberon, car c'était, selon elle, la grande réussite des pays où les bébés meurent peu. De même, elle les massait beaucoup, comme sa famille africaine le lui avait enseigné, mais elle les vaccinait et respectait aussi l'ensemble des prescriptions médicales. Elle élevait ses enfants en soninké, puis en soninké et en français quand ils entraient à l'école. Ses enfants sont aujourd'hui bilingues et réussissent très bien à l'école. Or, avec son dernier né, elle avait décidé de procéder tout autrement. D'emblée, alors que je m'attendais à ce qu'elle évoque les troubles de son tout petit, elle m'a expliqué que la France s'était modifiée depuis qu'elle y vivait. «Les Français acceptent de moins en moins que l'on soit différent, m'a-t-elle dit. Alors j'ai décidé de ne pas allaiter ce bébé et de ne lui parler qu'en français. J'ai décidé de me comporter comme une maman française.» J'étais surprise. Toutes les mères n'ont-elles pas des points communs ? «Non, m'a-t-elle répondu. Ici, les mères ne font pas les rituels de protection, comme souffler dans les oreilles ou parfumer le corps du petit. Elles ne massent pas leur bébé. Lorsqu'elles allaitent, c'est marginal, ce n'est pas la vraie France.» En s'interdisant les rituels de protection et de parler sa langue dans l'espoir que son bébé s'intègre à merveille, cette maman avait supprimé en même temps les moments d'échange privilégié avec son enfant. Extrêmement sensible à l'idéologie ambiante, elle avait éradiqué tout mot doux et comptine dans la langue de sa propre mère, signes de son histoire.
Elle a agi à contrecœur, et ne voit plus comment s'en sortir. Dès que l'on vit une migration, l'on s'interroge sur ce que l'on prend et laisse, pour pouvoir vivre dans la société d'accueil. L'équilibre entre les cultures, qu'elle avait trouvé avec ses autres bébés, ne lui semblait plus possible aujourd'hui.
Je suis sidérée par son analyse, par sa manière de voir ce qu'on demande aux migrants. Malgré la souffrance, elle avait choisi d'obtempérer. Des éléments idéologiques sont venus s'immiscer dans la relation intime avec son bébé. Et au lieu que cette effraction renforce le lien et permette à l'enfant de bien s'inscrire dans ce monde français, elle a abouti à un dysfonctionnement des interactions et à un doute sur sa capacité à être mère en France. Désormais, elle avait intégré l'idée que pour vivre ici, il fallait renoncer à soi-même et à tous les savoirs précieux que lui avaient légués ses aïeux. Il n'était plus question pour elle de métissages mais de retirement, d'effacement, de renoncement.
Nous oublions à mesure les leçons du terrain
Certes, je ne donne ni leçon, ni conseil. On a regardé ensemble tout ce qui posait problème dans la relation. Elle disait par exemple : «Mon bébé est mou. Ça me dégoûte, un bébé mou. Il faudrait que je le masse. Mais je ne peux pas, car ça appartient au pays.» On est donc tombées d'accord pour qu'une puéricultrice lui montre comment masser à la française. Mais durant ce temps, madame a appris à la puéricultrice des techniques qu'elle ignorait, et que la soignante a reprises à sa façon. C'est un bon exemple de rencontre et d'hospitalité. On en sort tous grandis ! Ou alors, on se méfie des uns des autres, et on oblige la minorité, c'est-à-dire les migrants, à s'acculturer violemment ce qui nous appauvrit et se paie en général de violence en retour. La leçon de la révolte des adolescents dans les banlieues me semble trop vite oubliée !
Il en va de même pour la langue maternelle. Des préjugés extrêmement nocifs pour les migrants et leurs enfants sont en train d'être renforcés à grande vitesse. Les linguistes (François, 1994) ont montré que lorsqu'un enfant parle une première langue avec sécurité, il en apprend d'autant plus facilement une deuxième et une troisième. De plus, il acquiert une connaissance sur le statut de la langue et une aisance pour en comprendre la structure ; il a accès au métalangage. Non seulement l'apprentissage multilinguistique n'est pas problématique pour les enfants, mais il est créatif et il aide les enfants à mieux parler notre belle langue. Comment se fait-il qu'à partir de ces données étayées par des linguistes de tous bords, soit colportée la thèse qu'avoir une langue maternelle autre que le français, soit un handicap ? Car si l'on considère que les parents doivent absolument parler le français, c'est bien sûr pour assurer leur propre intégration, mais aussi aider leurs enfants à bien prendre leur place dans le monde français. Or, les enfants apprendront d'autant plus facilement le français, qu'ils ont plaisir à parler leur langue maternelle, qu'elle soit le soussou, le berbère, l'arabe, ou le mandarin ! C'est dans l'échange avec leurs parents ou le petit groupe qui s'occupent d'eux, qu'ils acquièrent avec sécurité, le goût de jouer avec les mots et les tournures. Ces derniers mois, alors que l'on est déjà l'un des pays du monde où les enfants sont le moins bilingues, est promulguée l'idée par les Politiques, qu'il faut parler français aux enfants, pour qu'ils réussissent en France. C'est faux ! D'ailleurs, on ne dit jamais aux parents américains ou allemands en France, qu'ils ne doivent pas transmettre leur langue à leurs enfants.
Si l'on impose la maîtrise du français comme condition d'intégration des adultes en France, c'est parce que l'on craint ce que propose toute langue étrangère : une autre vision du monde. À travers ces histoires de langue, on fait croire aux migrants qu'ils sont inféodés. Que leur langue est inférieure. Alors que la notion de race est scientifiquement anéantie, on continue de vivre tranquillement avec l'idée qu'il y a des bilinguismes utiles et d'autres nocifs. C'est-à-dire des langues inférieures et d'autres supérieures, une hiérarchie des langues comme jadis on croyait dans une hiérarchie des races. De plus, ne pas parler sa langue à ses enfants entrave sérieusement la transmission entre les générations. Comment bien jouer son rôle de parents dans une langue qui n'est pas la vôtre ? Bien sûr l'apprentissage et la maîtrise du français sont essentiels pour les enfants. Il n'est pas question de contester cela, qui n'impose en rien d'invalider la culture des parents et leur langue, tout au contraire. C'est avec cette attitude respectueuse de l'histoire de leurs parents et de celle du monde français qui est maintenant le leur qu'ils pourront investir ce nouveau monde et ces nouvelles appartenances.
Ainsi la question de la langue reste sulfureuse en France. Un député de la majorité (rapport Benesti) a même établi une corrélation erronée entre la pratique d'une langue maternelle étrangère et la délinquance juvénile. Un fantasme qui a provoqué un tollé chez les linguistes et les psys, mais qui montre bien dans quel état d'esprit nous baignons. La peur de l'autre, inférée par les politiques, obscurcit toutes leurs décisions et ce sont ces implicites qui se trouvent dans le projet de loi sur l'immigration proposé par le gouvernement.
... Suite dans le n° de la revue L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2006 ; 7(3) "Avec les morts" : 341-8.
* Professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Université de Paris 13, Chef de service à l'hôpital Avicenne, Bobigny, Directrice de la revue transculturelle L’autre. Site : www.clinique-transculturelle.org / E-mail : marie-rose.moro@avc.aphp.fr
(1) Voir à ce propos mon interview par Anne Diatkine dans Libération (27 et 28 mai 2006) dont cet éditorial reprend des parties ou celui dans Le Monde de l'Education par Julie Chupin dans le numéro de juillet-août 2006.
(2) Pour une description de ce dispositif de soins qui accueille les enfants de migrants et leurs familles, cf. Moro MR, Moro I. et coll. (2004).
(3) Sur le thème de l'hospitalité, cf. L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2005 ; 6(3) "Hospitalités".