Marie Rose MORO *
Felicia HEIDENREICH **
Thierry BAUBET ***
Disons le tout de go, la notion de maltraitance dans les familles migrantes n’est pas spécifique. Aucune ambiguïté ne peut subsister sur ce sujet : dans l’état actuel des connaissances, les familles migrantes ne maltraitent pas plus leurs enfants que les autres, pas moins non plus, elles ne les maltraitent pas différemment… Notons cependant que peu de recherches spécifiques ont été faites en France sur ce sujet et qu’il s’agit là d’un problème sensible aux conséquences graves car les interprétations idéologiques sont aisées et souvent trop promptes. Par ailleurs, dans le cas des familles migrantes, il serait bien réducteur de s’intéresser au facteur "origine culturelle de la famille" et au facteur "migratoire", sans avoir analysé la situation sociale de la famille qui peut participer elle aussi à la survenue ou au maintien de la maltraitance. Ce facteur social ne sera pas étudié ici de manière spécifique mais, il ne doit pas être oublié dans nos analyses.
Pourtant, si ce sujet de la maltraitance dans les familles migrantes doit être traité ici c’est pour trois raisons au moins : 1- les représentations et les modalités éducatives de chaque culture déterminent une manière de voir les enfants, de les faire grandir, de les soigner qui peut-être très différente d’un monde à l’autre. Or, certaines modalités éducatives dans une culture donnée peuvent paraître inacceptables dans une autre culture et vice-versa. Ceci contribue parfois à des contre-transferts négatifs des équipes médico-sociales qui infèrent en excès l’idée de maltraitance devant la différence, ou bien a contrario qui infèrent la différence comme facteur causal de maltraitance. 2- De plus, le facteur migratoire fragilise les familles qui se trouvent confrontées à d’autres modèles et à d’autres représentations de l’enfant. Ceci provoque une certaine vulnérabilité de l’enfant qui se structure sur deux logiques : celles du dedans (l’intérieur de la maison) et celle du dehors (de l’école, des médias, des institutions médico-sociales…). Cette précarité de la place de l’enfant peut être génératrice de difficultés de positionnement de l’enfant à l’intérieur de la famille et peut conduire, si on intervient par exemple de manière mal adaptée, à renforcer cette étrangeté de l’enfant. Dans certains cas, ce facteur peut contribuer à produire de la maltraitance familiale. 3- Enfin, d’un point de vue thérapeutique pour comprendre la genèse de la maltraitance dans une famille migrante, pour en comprendre le sens pour intolérable qu’il soit pour nous et surtout pour tenter de modifier cet état de fait inacceptable, il faut prendre en compte les théories étiologiques que la famille va utiliser pour donner "un sens à l’insensé" (1) insensé qu’est en l’occurrence la maltraitance d’un enfant. La maltraitance est un paradigme de désordre au sens où on l’entend en général en anthropologie médicale. Sans cette complexification du sens qui intègre la signification culturelle construite par la famille, l’intervention ne pourra être mutative ; tout au plus protégera-t-elle à court terme l’enfant mais elle ne permettra pas que le système familial élabore de nouveaux sens et sorte de l’impasse de la maltraitance c’est-à-dire de l’exclusion de l’un des siens de la place d’humain.
Pour comprendre la maltraitance dans les familles migrantes en France, il est intéressant aussi d'avoir des données sur la maltraitance dans les pays d'origine de nos patients en particulier l'Afrique. Il est à noter que ces recherches sont très rares en Afrique exception faite de l'Afrique du Sud (Levett 1989, Madu & Peltzer 2000, Madu 2001). Pour l'Afrique subsaharienne, une revue de la littérature récente et excellente (Lalor 2004) montre la rareté des publications mais selon les auteurs, tout tend à prouver que la prévalence actuelle en particulier des abus sexuels est la même que celle d'autres régions avec comme "explications " la rapidité des changements sociaux, l'évitement de la contamination par le virus du Sida (les enfants sont moins contaminés que les adultes) et la nature patriarcale de la société qui contraint les enfants à se soumettre aux hommes adultes. Les abus sexuels sur les enfants sont le plus souvent perpétrés par des membres de la famille, des voisins ou des personnes connus par l'enfant. Le risque de contamination par le Sida de ces enfants abusés est très important. Des études fiables de ce type n'existent pas pour la maltraitance en général.
En tenant compte de ces limites, nous ne traiterons ici que de ces aspects spécifiques qui permettent de contextualiser la maltraitance dans les familles migrantes à partir de celles que nous recevons à la consultation de psychiatrie transculturelle de Bobigny, pour des évaluations, des traitements mais aussi des expertises demandées par le Juge.
1- La consultation de psychiatrie transculturelle d'Avicenne
Dans nos consultations, nous recevons beaucoup de familles migrantes qui consultent pour leurs enfants à leur demande ou à celle des institutions médico-sociales voire judiciaires (Moro & Baubet 2003, Moro & Moro 2004). Au gré des migrations internationales, les familles arrivent du Maghreb, d'Afrique noire, des pays d'Europe du Sud, d'Asie du Sud-Est, de Turquie, mais aussi d'Europe de l'Est… Les motifs de consultations sont souvent multiples et intriqués : aux problèmes psychologiques des enfants, peuvent s'ajouter des dysfonctionnements psychiques individuels et familiaux, des difficultés d'intégration à la société d'accueil, des troubles des apprentissages scolaires, des difficultés économiques, des histoires de persécutions politiques dans le pays d'origine, et même parfois les aléas de l'accueil en France… Tous ces facteurs s'entremêlent pour un même enfant, pour une même famille. Il est souvent difficile de définir des causalités simples. Aux difficultés de compréhension linguistique, s'ajoute une difficulté à partager les représentations culturelles de la famille et à comprendre leurs manières de faire. Le travail quotidien avec les familles migrantes et leurs enfants nous a appris que deux paramètres sont importants à prendre en compte : 1- la culture d'origine de la famille détermine la représentation qu'elle a de l'enfant ; 2- le voyage migratoire est potentiellement traumatique pour la famille et pour leurs enfants nés en France à qui ce trauma peut-être transmis.
2- Cadre théorique
21- Les représentations de l'enfant
Les manières dont on pense la nature de l'enfant, ses besoins, ses attentes, ses maladies, les modalités de soins, sont largement déterminées par la société à laquelle on appartient. Devereux (1968) a largement contribué à établir ce fait d'une grande importance pour tous ceux qui travaillent avec des enfants issus de familles non occidentales. Son travail se nourrit des études d'anthropologues et de cliniciens ayant travaillé dans les sociétés non occidentales. De plus, Devereux a longtemps été influencé par le culturalisme américain dont Mead (2) est une des représentantes. Pourtant, Devereux est le premier à avoir proposé une formalisation théorique, argumentée tant au niveau psychanalytique qu'anthropologique, pour articuler de manière claire et précise, d'une part, les représentations de la nature de l'enfant et, d'autre part, leur manière d'être malades et d'être soignés… Et ce, que la maladie soit somatique ou psychique car, dans la plupart des sociétés traditionnelles, on ne fait pas de différence nette entre ces deux niveaux, le corps et la psyché sont intimement liés de même que l'individu est intimement lié à son groupe d'appartenance.
En 1968, Devereux faisait une conférence remarquée où il tentait de démontrer cet impact culturel et ses répercussions cliniques. L'objectif de ce texte princeps de Devereux était de dégager l'influence sur la pensée psychologique et psychiatrique de la conception culturelle et psychologique que deux sociétés traditionnelles se font de l'enfant. Plus précisément, il démontre, à travers deux exemples, que la façon dont les adultes voient l'enfant c'est-à-dire : « (…) les idées qu'ils ont de la nature et du psychisme de l'enfant, déterminent leur comportement vis-à-vis de l'enfant et, ce faisant, influence son développement » (1988 : 110). Devereux a analysé deux exemples : celui des Sedang du Sud-Viêtnam et des Mohave des Etats-Unis.
Pour comprendre l'impact des représentations sur le comportement des adultes et le développement de l'enfant, Devereux propose de distinguer deux niveaux de réalité : il distingue le réel de la réalité psychique (fantasmatique). Devereux introduit une dichotomie entre ce qui est du comportement infantile — maturation d'un organisme biologique et psychique encore inachevé — et ce qui est puéril c'est-à-dire un comportement social et individuel appris. A méconnaître cette distinction fondamentale, l'on risque de ne pas saisir la complexité des niveaux en jeu dans l'étude de l'enfant. L'exemple utilisé pour différencier ce qui est infantile de ce qui est puéril est celui de la période de latence qui n'existe pas chez les Mohave ou les Sedang, mais qui existe dans la société occidentale — moment où la curiosité de l'enfant est investie dans les apprentissages scolaires (épistémophilie). En revanche, les comportements liés au stade oral, anal, phallique et œdipien sont rattachés au registre infantile.
Ainsi, Devereux démontre que l'image que la société a de l'enfant et l'expérience vécue qu'elle détermine influence la pensée psychologique générale des membres de la société, de même qu'elle joue sur les modalités de développement et de soins de l'enfant. De ces premiers travaux sont nés une nouvelle discipline, l'ethnopsychanalyse parfois appelée ethnopsychiatrie, discipline qui prend en compte la dimension psychanalytique et anthropologique pour soigner ceux qui viennent de sociétés non occidentales (Devereux 1972). Devereux termine cette démonstration par une mise en garde encore de rigueur aujourd'hui : il en va de même dans notre propre société où les représentations collectives influent largement sur la prise en charge médicale et sociale de l'enfant !
Comment faire alors lorsque notre système de soins s'adresse à des enfants et des familles qui ne partagent pas ce même type de représentations ?
22- L'enfant mossi : illustration anthropologique
En Afrique noire, l’enfant est intimement lié à l’ancêtre et se pense d’abord dans une appartenance verticale (ancêtres) et non horizontale (couple) ce qui modifie la nature des liens parents-enfant et aussi la manière d’intervenir lorsque ces liens ne sont pas fonctionnels. Ainsi, les Mossi du Burkina Faso donnent à leurs enfants un nom lignagier (sondre), qui correspond à celui de l'ancêtre qui est "revenu" chez l'enfant (segre) et un nom individuel (yure) qui a priori ne fait pas allusion au "retour de cet ancêtre". Par ailleurs, ils ont un nom musulman, et souvent l'enfant s'habitue à s'entendre nommer différemment par les uns et les autres (Bonnet 1988). Le fait que le nom soit aussi étroitement imbriqué à la personne implique certaines conséquences : un des noms ou les trois pourront rester cachés et être remplacés par un substitut ; de plus les noms peuvent être modifiés par un guérisseur lors de maladies de l'enfant ou lorsque le désordre s’installe entre l’enfant et ses proches. D’ailleurs ici la famille élargie a un rôle important à jouer dans la mesure où elle médiatise la relation entre l’enfant et ses parents et cherche des intermédiaires en son sein lorsque parents et enfants n’arrivent plus à s’ajuster.
23- Et les grands-parents ?
L’observation des interactions parents-enfant et enfant-famille élargie en milieu rural chez les Seereer au Sénégal (3) a montré des investissements très différenciés des relations entre l’enfant et ses parents d’une part, et entre l’enfant et ses grands-parents d’autre part. Si la relation entre la mère et l’enfant devient plutôt sévère à partir du sevrage vers l’âge de deux ans, celle avec les grands-parents, surtout ceux du sexe opposé est marquée par la tendresse et la plaisanterie. Un grand-père dira de sa petite-fille qu’elle est "sa femme préférée" et une grand-mère appellera son petit-fils "mon mari chéri". Les enfants se réfugient volontiers chez leurs grands-parents et y trouvent consolation et caresses face à une certaine dureté parentale. On peut se demander ce que devient cet équilibre traditionnel dans la migration où la génération des grands-parents est physiquement absente. Les mères et pères dans la migration ont besoin de co-mères et de co-pères et les enfants de leurs grands-parents ! L’Organisation Mondiale de la Santé (WHO 2002) cite parmi les facteurs rendant vulnérables les enfants et leur famille l’isolement de la famille élargie et du support social. Les interventions de protection s’adressant à la famille et à la communauté sont jugées plus efficace que celles qui s’intéressent uniquement à la famille nucléaire.
Le système de représentation de l'enfant s'inscrit dans l'ensemble des représentations qui assurent la cohérence du groupe. Que se passe-t-il alors dans la migration ?
3- Quelques études concernant les enfants en situation de migration en France
Des études cliniques sur le sujet (Moro 1988, Moro et al. 1989, Moro 1994, Moro 2002), il ressort que les enfants de migrants sont vulnérables, ils appartiennent à un groupe à risque. La vulnérabilité psychologique est un concept clinique relativement récent que l'on va définir ainsi que ses corollaires : le risque psychopathologique et la notion de période critique.
De ces travaux, on en conclut que le premier moment de vulnérabilité de ces enfants est celui de la phase postnatale où le bébé et sa mère doivent s'adapter l'un à l'autre. Les difficultés s'expriment d'abord par des interactions mère-enfant dysharmonieuses et par la pathologie psychosomatique de l'enfant. La seconde période critique se situe au moment des grands apprentissages scolaires que sont le calcul, la lecture et l'écriture, moment d'inscription de l'enfant dans la société d'accueil. La troisième période vulnérable est indéniablement l'adolescence où se repose la question de la filiation. Sur le plan épistémologique, quand nous posons la migration des parents comme un paramètre de la vulnérabilité de l'enfant, il ne s'agit pas d'une causalité linéaire. Les théoriciens des systèmes diraient qu'il s'agit d'une causalité "circulaire et rétroactive" entre des configurations dynamiques. Plus simplement, grandir en situation de migration est un facteur de risque pour la structuration psychique. C'est pourquoi, nous pensons qu'il y a une spécificité d'approche de la pathologie de ces enfants et de leur famille et la maltraitance n’échappe pas à cette approche. Il ne s'agit donc pas d'isoler "le facteur migration" comme une variable indépendante, mais de le considérer comme une donnée à la fois externe et interne spécifique.
La vulnérabilité psychologique est un concept fondamental développé par le pédopsychiatre américain Anthony dès 1978 (4) : "On ne peut expliquer la vulnérabilité par les caractéristiques individuelles de l'enfant, mais il faut la comprendre en termes plus généraux et impersonnels. Je considère maintenant que le progrès de l'enfant le long des lignes de développement vers la maturité dépend de l'interaction de nombre d'influences extérieures favorables avec des dons innés favorables et une évolution favorable des structures internes" (Anthony 1978).
La vulnérabilité est donc une notion dynamique, elle affecte un processus en développement. Le fonctionnement psychique de l'enfant vulnérable est tel qu'une variation minime, interne ou externe, entraîne un dysfonctionnement important, une souffrance souvent tragique, un arrêt, une inhibition ou un développement a minima de son potentiel. En d'autres termes, l'enfant vulnérable est celui qui a "une moindre résistance aux nuisances et aux agressions" (Tomkiewicz & Manciaux 1987). En génétique, l'expressivité d'un gêne ou d'un ensemble de gênes peut être totale, partielle ou absente, il en est de même pour l'expression de ce point de fragilisation. Dans le devenir de ces enfants, il faut tenir compte de leur créativité, du jeu des possibles…
4- La maltraitance et son contexte
Tous ces éléments sont des préalables pour comprendre le sens que peut prendre la maltraitance dans un contexte familial caractérisé par plusieurs paramètres : une transformation rapide des places de chacun du fait de la migration et de l’acculturation secondaire (parents/enfant ; homme/femme…) voire une véritable inversion des générations : les enfants investissent le monde extérieur sans l’aide de leurs parents ce qui leur donne l’illusion de s’être fait seuls (Moro et al. 1989), difficultés de transmission entre les générations du fait de la rupture migratoire… Ainsi, si la maltraitance ne semble pas dans l’état actuel de nos connaissances plus importante dans les familles migrantes, nous l’avons dit, il n’en reste pas moins que quand elle surgit elle prend sens dans ce contexte et en fonction de la représentation parentale de ce que devrait être un enfant.
Au pays, un dysfonctionnement parents-enfant est traité par le groupe qui va tenter de trouver un médiateur, de confier l’enfant transitoirement à un autre membre de la famille et qui pendant ce temps, va tenter de nommer l’altérité qui habite soit les enfants soit les parents, altérité qui aboutit à une telle situation de maltraitance. Pour identifier ces processus, le groupe va mettre en œuvre des théories étiologiques (théories que la culture met à la disposition de ses membres pour donner un sens) et des techniques d’identification et de soins traditionnels (Moro 1994).
Régulièrement, nous sommes interpellés par les services de protection de l’enfance et par d’autres professionnels qui nous demandent "ce qui est normal" dans l’éducation d’un enfant de migrants. La reconnaissance d’une différence culturelle dans les représentations de l’enfant et de ce qu’il faut pour le faire grandir part d’une volonté de comprendre mais peut avoir comme effet paradoxal la perte de tous les repères habituels : on ne sait plus faire la différence entre des punitions corporelles (souvent appelées : "corrections physiques") et les actes de maltraitance. Cette difficulté existe dans toutes les populations indépendamment du contexte migratoire et demande un diagnostique très prudent. Les parents migrants ressentent cette difficulté chez les professionnels et disent souvent que chez eux, on éduque un enfant avec plus de sévérité et que l’on ne pourra pas les empêcher de faire comme chez eux. Chez ces parents, il peut y avoir aussi une perte de repères, et l’idée que l’éducation ne se fera que par la sévérité colmate les difficultés des parents à trouver leur place de parents dans la situation migratoire. Il y a là un fonctionnement en parallèle entre les parents et les professionnels qui fige les échanges. Comment faire ?
Nous savons qu’il n’y a jamais une norme en ce qui concerne la différenciation entre éducation et maltraitance. Elles ne relèvent pas uniquement de critères culturels, mais surtout d’une histoire familiale dans un contexte socio-économique. Il s'agit de savoir si les parents avaient l'intention de faire mal pour faire mal, c'est cette intentionnalité qui signe la maltraitance.
Dans chaque situation de violence, il importe donc de redéfinir et de "réécrire" cette différenciation pour redonner aux parents leur capacité d’éduquer sans maltraiter. Les professionnels doivent aider les parents à s’appuyer sur leurs repères du pays tout en gardant l’éthique professionnelle en expliquant et maintenant des repères clairs et transparents, sans préjugés.
Les mesures mises en œuvre devant une situation de maltraitance ici ne sont pas régies par les mêmes logiques, ce qui provoque souvent des malentendus pour les familles. Cependant, elles ne sont pas contradictoires à condition que l’on se décentre en intégrant le contexte culturel et migratoire, que l’on analyse notre propre contre-transfert culturel vis-à-vis de ces familles que trop souvent on caricature et qu’enfin on cherche à créer des espaces de transition et de négociation avec les familles pour tout à la fois protéger l’enfant, véritable impératif éthique mais aussi comprendre ce qui a généré cette situation pour que la protection soit pertinente et efficace et qu’à long terme elle ne se transforme pas en fabrication d’un nouveau traumatisme pour l’enfant par une séparation irréversible et impensable par exemple qui agit sur la famille et parfois même sur l'enfant comme un nouvelle maltraitance.
5- Situations spécifiques
51- Les mères traumatisées
Dans notre consultation, nous recevons des mères réfugiées pour la plupart isolées avec un enfant en bas âge ; elles sont déprimées parfois gravement traumatisées. Souvent dépassées par les efforts de leurs enfants de les sortir de la sidération, de la tristesse, elles réagissent parfois avec beaucoup de violence. Cette violence est le reflet du trauma qu’elles ont vécu dans leur pays d’origine et depuis leur arrivée en France. Les enfants se trouvent contraints à être dans l’agir devant leur mère sidérée ; ils font tout pour faire réagir leur mère, pour les animer, mais souvent la seule réaction qu’ils obtiennent est celle de la colère, de la violence. Dans ces situations, il faut tout à la fois protéger l'enfant et reconstruire le lien mère-enfant patiemment en passant par un travail autour du trauma, du deuil. Il s’agit d’aider ces dyades qui se sont construites autour d’un fonctionnement traumatique et donc mortifère.
Dans un certain nombre de cas, notamment celui de femmes arrivant de pays dans lesquels se déroule un conflit au cours duquel le viol est utilisé comme une arme de guerre, l’enfant est parfois issu d’un viol. Dans de telles situations, souvent tues, la mère doit mettre en place des stratégies complexes (Marotte & Rousseau 2005) qui peuvent connaître des achoppements conduisant parfois à délaisser l’enfant, ou bien à l’identifier à l’agresseur, ce qui est à même de susciter dans un certain nombre de cas hostilité et maltraitance. Dans de tels cas, une prise en charge thérapeutique de la dyade s’impose avec un travail spécifique autour du trauma et de ses conséquences et autour du statut singulier de l'enfant.
52- "L’enfant sorcier" comme "excuse"…
Parfois, le juge ou les services sociaux demandent des expertises de cas de maltraitance grave dans des familles de migrants. La question nous est alors posée de savoir si cet enfant est maltraité parce qu’il est "un enfant sorcier". Ce terme provient soit des familles ou de professionnels ayant entendu parler de "ce genre d’histoires". Il peut alors paraître comme une excuse pour les parents maltraitants qui auraient agi selon les "règles" de leur culture d’origine. Derrière ce type de demande se trouve le besoin de comprendre l’incompréhensible, de donner un sens à l’insensé. Comme si la maltraitance dans le cadre d’une "réaction culturellement justifiée ou expliquée" pouvait y perdre de sa violence…
D’autres nous contactent suite à des expertises faites ailleurs concluant qu’il s’agit bien d’un "enfant sorcier" et que certaines des réactions de la famille s’expliqueraient par cela… De telles conclusions laissent les professionnels de la protection de l’enfance démunis et perplexes. La nature de cet enfant à protéger serait à l’origine du mal qu’il a subi ? Comment se positionner, comment faire son travail de protection de l’enfant avec des représentations si étranges ? Comment faire le lien, travailler avec les familles porteuses de ces idées ?
Dans cette situation, le décentrage est encore plus nécessaire. L’analyse approfondie de telles situations montre en général qu’il s'agit de l'échec de l'interaction parents-enfants et de celui de la construction d'un sens partagé et partageable. La théorie de l'enfant sorcier ne peut justifier de la maltraitance mais il est vrai qu'elle peut être évoquée dans de telles situations, il importe alors de partir de cette théorie pour trouver la nature du dysfonctionnement et l'origine de la violence à l'égard de l'enfant.
53- La question des mutilations génitales féminines
Les mutilations génitales féminines (excision et infibulation) sont pratiquées dans une vingtaine de pays par des populations de toutes religions, avec d’importantes conséquences sur le plan gynéco-obstétrical et psychologique. Des raisons multiples sont invoquées, qu’elles soient religieuses (ce qui est infirmé par de plus en plus de religieux), coutumières, ou sociales (les mères peuvent redouter par exemple qu’une fillette non mutilée ne puisse se marier ni avoir d’enfant). Ces dernières années, de nombreuses voix se sont élevées dans les pays concernés pour condamner ces pratiques : société civile, acteurs de santé, implication des religieux, des politiques, des griots… De plus en plus de pays les restreignent ou les interdisent. En France, ces mutilations sont interdites par la loi, leurs auteurs passibles des Assises, et des associations œuvrent auprès des familles migrantes pour leur abolition (5). C’est une question difficile, dans la mesure où certaines familles en France se représentent paradoxalement cette pratique comme une protection pour leurs filles : quelque chose qui permettrait d’une part de les affilier aux générations précédentes (alors que la migration produit de la rupture), et d’autre part de leur garantir un avenir social à travers la possibilité de mariage. Il est important en tous cas que cette question ne demeure pas un tabou : parce que des interventions préventives sont possibles, et parce que des adolescentes et de femmes excisées vivent aussi en France.
54- Les "retours au pays"
Envoyer un enfant au pays est parfois une solution mise en place par des parents débordés par l’attitude de l’enfant ou de l’adolescent, qu’il s’agisse de troubles comportementaux, psychiques, d’un conflit parent-enfant, du sentiment d’un échec éducatif des parents. Ces voyages recouvrent des réalités bien diverses. Il s’agit parfois d’un voyage "thérapeutique", lorsque l’enfant est considéré comme présentant des troubles pour lesquels des guérisseurs peuvent aider. Le voyage est alors un moment de l’itinéraire thérapeutique de l’enfant et de sa famille, et peut tout à fait être mené en parallèle d’une démarche de soins auprès de thérapeutes professionnels en France.
Dans d’autres situations, le renvoi de l’enfant au pays prend un caractère définitif et vient signifier un constat d’échec des parents à le faire grandir en France. Il est alors confié à la famille élargie avec plus ou moins de bonheur.
Tibo a onze ans lorsque je le rencontre. Ses parents sont congolais. Sa mère a vécu des événements traumatiques au pays. Le père de Tibo était violent, alcoolique, il terrorisait la mère et il a quitté cette dernière durant la grossesse alors que le couple avait migré en France. Tibo a passé ses premières années seul avec elle, sans nouvelles du père. Madame s’est remariée, et aujourd’hui, un nouvel enfant est arrivé. C’est encore un bébé. Tibo dit qu’il ne l’aime pas, que tous ses problèmes viennent de lui. Il n’aime pas son beau-père qui "préfère le bébé". Alors Tibo joue au caïd dans la cité, il s’imagine faire comme son père. Sa mère le regarde de plus en plus comme son père. Elle s’en inquiète, croit voir dans ses yeux le même "regard mauvais". La situation se dégrade, la demande d’amour, de reconnaissance, de limites prend des voies de plus en plus tragiques : un jour Tibo participe à l’agression d’une fillette dans sa classe. Il la maintient, pendant que d’autres garçons la touchent en lui caressant le sexe. Il y aura une plainte. Madame, désemparée, attache Tibo à une chaise et le frappe à coups de ceinture. Tibo en parle en classe, sa mère est convoquée à la brigade des mineurs, doublement humiliée, dit-elle. La famille décide de "le renvoyer en Afrique" (où il n’est jamais allé), chez une tante maternelle a priori bienveillante. La décision est prise : "Ici, nous ne pouvons plus rien pour lui, il n’écoute rien, là-bas, il sera obligé". Tibo, enfant structuré sur un mode borderline, spécialiste de l’attaque du cadre thérapeutique, accepte, résigné, cette rupture, et viendra avec beaucoup de difficulté nous dire au revoir avant de s’envoler vers Kinshasa...
Sans doute qu'une discussion et une négociation entre les différents acteurs en présence aurait évité à Tibo de repartir au pays dans ces circonstances sur une mode de séparation violente.
6- Les statistiques
En France, il n’est pas pensable d’inclure dans les statistiques des critères d’origine ethnique. Nous ne disposons donc pas de statistiques sur les pourcentages d’enfants de migrants parmi les enfants maltraités. Aux Etats-Unis, où ce type de statistiques est d’usage courant, il existe des chiffres qui différencient la maltraitance chez les enfants "noirs" et "blancs". Selon les statistiques, on trouve ou ne trouve pas des différences significatives. Dans un article comparant des statistiques officielles des services de protection de l’enfance et de la justice d’une part avec les résultats d’une étude indépendante d’incidence (Ards et al. 2003), les auteurs montrent que parmi les cas signalés aux autorités les enfants "noirs" sont sur-représentés, tandis que les statistiques d’incidence ne retrouvent pas de différence significative. Ils attribuent les différences dans les cas signalés (statistiques officielles) aux biais d’exposition aux services sociaux des familles "noires" qui sont plus souvent en dessous du seuil de pauvreté. Sans entrer dans les détails de ces études, l’analyse montre les difficultés et biais de recherches incluant des critères ethniques. Une autre étude (Lau et al. 2003) montre que le nombre disproportionné de placements d’enfants afro-américains auprès des services de la protection de l’enfance ne s’explique pas uniquement par une incidence plus élevée de maltraitance dans cette population. Dans cette étude qui est basée sur les auto-questionnaires d’adolescents, on retrouve aucune différence ethnique concernant la maltraitance (l’échantillon a été corrigé pour tous les biais de recrutement et comparé à des groupes à risque). Au vu de ces résultats, les auteurs se sentent obligés de considérer la possibilité que la sur-représentation de ces enfants dans les services de protection soit due à un racisme implicite de l’institution. Ces résultats reflètent une stigmatisation des familles afro-américaines où les parents sont perçus comme ayant besoin de plus de correction et les enfant d’avantage de protection (Chand 2000).
Même si la situation aux Etats-Unis concernant la population noire n’est pas directement comparable à une population d’enfants de la deuxième génération en France, il nous semble intéressant de citer ces études pour souligner la nécessité d’une réflexion à l’intérieur de nos structures concernant les biais des statistiques et le racisme inhérent. Il faut se garder de toute réification de la notion d’ethnicité, de sa transformation en une catégorie figée et naturelle qui réduirait la complexité des appartenances multiples des sujets à une seule dimension (Sturm 2000). Il s’ensuit qu’il n’est pas possible d’utiliser cette variable dans la recherche sans 1) la définir préalablement de manière précise et 2) préciser la manière dont on l’attribue aux groupes étudiés. Deux autres limitations sont importantes : ces données doivent être corrélées à celles témoignant du statut socio-économique, et les résultats ne sont pas généralisables. Ils sont valables pour un groupe donné à un moment donné de son histoire et de l’histoire de ses relations avec les autres composantes de la population (Senior & Bhopal 1994, Baubet 2003).
Pour conclure
D'un point de vue méthodologique, pour comprendre la place de l'enfant et ses avatars dans une famille migrante venant d'une société non-occidentale, il est utile d'intégrer ces données supplémentaires que sont la culture d'origine de la famille et surtout sa migration (donc sa situation transculturelle — n'oublions pas que l'enfant de migrants est un métis, d'ici et de là-bas). Ces données, même si elles introduisent un degré supplémentaire de complexité, sont indispensables pour poser le problème de façon pertinente. Or, en tenant compte de ces nouvelles variables, on passe d'une situation homogène — la famille et l'enfant à l'intérieur d'une culture donnée — à une situation hétérogène, de degré de complexité supérieur. Pourtant, ce décentrage méthodologique se révèle être d'une grande utilité clinique, il nous permet de penser l'enfant dans sa singularité et dans sa richesse. Il nous oblige à ne pas réduire l'enfant à des normes pour scientifiques qu'elles soient et d'interpréter les faits par rapport à un contexte qui seul peut lui donner un sens. De ce décentrage découlera notre capacité à penser l’enfant avec ses besoins multiples et à le protéger.
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RESUME
On dit aimer les enfants partout, on les maltraite aussi partout… Approche transculturelle de la maltraitance
La notion de maltraitance dans les familles migrantes n’est pas spécifique, les familles migrantes ne maltraitent pas plus leurs enfants que les autres, pas moins non plus, elles ne les maltraitent pas différemment…Cependant pour comprendre et agir efficacement dans ces situations de maltraitance dans des familles migrantes, il faut se décentrer et être capable d’analyser les facteurs culturels et la situation migratoire, éléments déterminants du contexte. C’est ce décentrage nécessaire mais ardu qui est ici étudié à partir de notre pratique quotidienne de clinique transculturelle. Pour construire ces recommandations, nous nous baserons sur une revue de la littérature et sur les données de la clinique et de la recherche à l'hôpital Avicenne dans le Nord de Paris (Bobigny, France).
Mots-clés : Maltraitance, Situation migratoire, Facteurs culturels, Psychiatrie transculturelle, Ethnopsychanalyse, Co-construire un lien parents-enfants, Enfants sorciers.
* Professeur de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Université de Paris 13, Chef de service au Centre Hospitalier Universitaire Avicenne (Bobigny, France), AP-HP. EA 3413. Dirige la revue transculturelle, L'autre. Site : www.clinique-transculturelle.org
** Praticien Hospitalier Contractuel, Service de Psychopathologie, Hôpital Avicenne (Bobigny, France), AP-HP.
*** Praticien Hospitalier, Service de Psychopathologie, Hôpital Avicenne (Bobigny, France), AP-HP.
(1) Pour paraphraser une expression de Zempléni qui concerne la maladie.
(2) Une des grandes pionnières de l’anthropologie de l’enfant et du culturalisme (mouvement anthropologique qui présuppose un déterminisme culturel important dans la structuration des individus par exemple).
(3) Travaux non publiés de F. Heidenreich au Sénégal.
(4) Les précurseurs sont nombreux : Margaret Mahler, Anna Freud…