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Pour citer cet article :
Moro MR. Le corps et ses parures, le corps et ses voiles. Du contenant au contenu. Bobigny : Association Internationale d'EthnoPsychanalyse ; 2006. Available from :
http://www.clinique- transculturelle.org/AIEPtextesenligne_moro_corps.htm

Le corps et ses parures, le corps et ses voiles
Du contenant au contenu

Marie Rose MORO *

« Je suis seule, exilée, bonne à être insultée
Par un mari qui m'a conquise en pays étranger.
Je n'ai ni mère, ni frère, ni parent,
Qui me donne un refuge en ce présent naufrage »

Médée

Le corps est à la fois objet de fascination et de mépris. Fascination du charnel, il n'est qu'à voir les unes de nos journaux et surtout les photos des magazines : la sortie en première page d'un corps mis en scène et correspondant aux canons actuels de la beauté augmente les ventes de manière vertigineuse, comme cela a été le cas pour un magazine féminin récemment : on parlait de cette photo, on la regardait, dans le cabinet du dentiste ou du coiffeur, dans le bus ou le métro, mais aussi dans nos consultations en particulier avec les adolescents et tout particulièrement les adolescentes, sensibles jusqu'à l'extrême parfois à ces questions de représentations de leur corps projetées sur l'autre. Mépris du charnel aussi quand on hiérarchise entre le corps et l'âme, entre le biologique et le psychique, entre l'objectivable du corps et l'ineffable de la subjectivité, quand on malmène son corps ou on lui refuse le plaisir ou même de petits bonheurs.

Marquages du corps

Pourtant, les adolescents, tous les adolescents, marquent leur corps ou imaginent le faire, directement par des piercings , des tatouages et indirectement par des vêtements, des coiffures, des dissimulations et des dévoilements. Pour ma part, je suis souvent confrontée en clinique (1) à ces adolescents, fils de migrants, qui expriment leur souffrance sous forme multiple mais très souvent inscrite dans leurs corps : irruptions brutales telles les tentatives de suicide, les crises d'angoisse, les bouffées d'allure délirantes… mais aussi des passages à l'acte délictueux, ou encore des pathologies à traduction directement corporelle (mutilations, marquage du corps…). Les adolescents arrivent souvent à la consultation en montrant d'emblée leurs poignets plein de cicatrices, quand ce n'est leurs cous ou leurs abdomens. Parfois se surajoutent à ces inscriptions, signes d'une souffrance aiguë, des marques qu'ils disent volontaires : des tatouages, "à ma mère" "à l'Algérie" etc. Les filles de familles maghrébines laissent parfois voir au niveau des poignets ou du cou des marques à l'encre bleue. Parfois, elles ont du henné sur la paume des mains et la pulpe des doigts. Les jeunes filles de familles africaines, peuvent elles aussi avoir des marques rituelles sur leurs visages, leurs oreilles… Les adolescents nous montrent donc, d'un même mouvement, des traces qu'on pourrait dire révélatrices d'une rupture de sens – les cicatrices de tentatives de suicide ou d'automutilations – et parfois, quoique rarement, des traces d'une tentative souvent avortée de réintégration dans une chaîne de sens celle de l'histoire de la famille – les marques traditionnelles. Ces stigmates physiques ne sont la plupart du temps que la partie immergée de l'iceberg. Au fil des entretiens, on apprend souvent que ces marques physiques renvoient à des événements traumatiques et à des conflits qui ne s'élaboreront que dans un second temps si la rencontre avec l'adolescent a lieu et souvent à partir du corps et de ses ressentis corporels.

Le corps, une production culturelle

C'est une période complexe pour ces jeunes adultes car il existe une difficulté fréquente pour concilier les enjeux du narcissisme et ceux de la vie pulsionnelle. Jeammet (1980) a insisté sur cet écart caractéristique de l'adolescence mais, la situation migratoire avec la marque traumatique qu'elle contient augmente cette dialectique entre les besoins du moi et ceux du lien à l'autre, entre filiation et affiliation et cela, s'inscrit dans le corps, production à la fois psychique et culturelle. Me construire, habiter mon corps et fortifier le lien à l'autre et au monde, l'enjeu est important. Entre mes besoins et ceux du groupe, il y a un espace que s'efforce de combler les différentes productions idéologiques, culturelles et sociales. Ces constructions, et ceux qui les incarnent, prennent le relais des parents, des professeurs, des éducateurs, des amis, des maîtres à penser… L'adolescent est amené à intégrer les composantes pulsionnelles de son projet de vie de manière acceptable pour lui et pour sa famille dans un équilibre instable entre attachement et détachement , entre dedans/dehors. Comment assurer la permanence de son identité malgré ma confrontation constante au différent ? Seul le corps reste le point fixe. Quel est l'impact de la réalité externe dans la construction de la réalité interne ? Nous sommes contraints à penser l'articulation entre réalité interne et externe de manière différente. D'où l'importance du monde implicite des croyances, des convictions, des attentes, des non-dits qui constituent la trame de fond sur laquelle se tissent les liens familiaux et, par conséquent, les liens thérapeutiques. Comment rendre acceptable et transmissible ce dont l'adolescent a besoin à cette période pour se construire et pour investir son corps de manière harmonieuse ? Telles sont les questions auxquelles on est confronté à cette période difficile pour tous et de manière aiguë et parfois bruyante pour certains adolescents dits de la seconde génération qui maltraitent tant ce corps, aimé et haï à la fois. Je pense par exemple à Elégante, cette belle jeune fille arrivée née en France, et qui, comme bien d'autres jeunes “issus de l'immigration”, a su très vite s'inscrire dans les référents d'ici. Elle en a adopté les codes langagiers, relationnels, vestimentaires propres à la génération de son âge (elle a seize ans). Bref, Elégante a un “look”, elle laisse à voir un corps codé par les attentes de son groupe d'âge, et qui ne connaît pas son parcours migratoire, sera pris dans les mirages trompeurs de cette image standard d'adolescente de banlieue, de la génération dite "seconde”. Son corps, lui sert de carte de visite pour initier une interaction avec l'autre, sur un terrain commun. Pourtant, ce corps, elle le mutile, le trouve gros alors qu'elle est de toute beauté, parfois elle l'exhibe et d'autres fois, elle voudrait l'effacer, se rendre transparente et blanchir sa peau "Le corps des Blancs, il est transparent" dit-elle.

Autre facette du corporel et du charnel chez les adolescents, c'est la question actuelle du voile des adolescentes de la seconde génération.

Le corps voilé

Ces jeunes filles voilées ont menacées l'identité française au point que le gouvernement et à sa suite le législateur ont cru bon proposer une loi pour l'interdire à l'école publique. Cette loi a été depuis votée par les députés. Avant de donner les arguments du débat, il importe de dire les faits : en Seine-Saint-Denis, par exemple, département multiculturel de la banlieue parisienne par excellence, il y avait avant le vote de la loi, moins de dix situations problématiques de jeunes filles voilées (2). Et parmi ces situations, la majorité d'entre elles, le portaient sans l'accord de leurs parents, elles l'avaient imposé à leurs parents. Les jeunes filles "choisissent" de cacher leur corps disent-elles. On est loin de jeunes filles soumises et terrorisées qui ne choisissent rien et qui subissent la loi de la famille ou du groupe. La contrainte communautaire est un vrai risque mais elle ne peut expliquer la majorité des situations que l'on voit aujourd'hui d'autant qu'à l'intérieur de l'école la communauté ne peut intervenir directement. Et réduire cette position à une intériorisation par ces jeunes filles de la règle communautaire n'est pas non plus suffisant pour une simple raison, ce n'est pas ce qu'elles disent, ce n'est pas ce qu'elles montrent. D'ailleurs la presse avait relevé la contradiction apparente, en tous les cas par rapport à la lecture qui en faisait des victimes expiatoires, contradiction donc à porter pour certaines d'entre-elles un voile islamique et un string . Pour ma part je me réjouis qu'elles n'aient pas renoncé au string , elles n'ont donc pas renoncé à la sexualité, au charnel, au corps même sous leur voile, si on en doutait… L'alchimie est donc plus complexe.

Parer son corps et ne pas renoncer à séduire

Pourtant, la question n'est pas la menace de l'identité française ni celle de la laïcité à la française, grande bataille de la République, c'est plutôt de savoir pourquoi en France en 2004, des jeunes filles, enfants de migrants, choisissent ce mode de réaction, ce mode d'affirmation que nous femmes d'ici pouvons légitimement trouver, réactionnaire. Mais pourquoi réagissent t-elles en allant chercher un signe que leur mères n'utilisaient plus et qu'elles même ne connaissaient pas. Pourquoi vouloir cacher son corps? Je me souviens de cette jeune fille dans le métro qui pour être dans l'air du temps et des médias, au moment du vote de la loi au parlement, était allée acheter un voile avec une de ses amies qui elle, n'était pas voilée. Toutes les deux, jolies « beurettes » à l'accent banlieusard saccadé comme une chanson de rap, devisaient gaiement sur le voile acheté et d'emblée mis sur la tête avec les quelques conseils rapides du vendeur de foulard islamique de la rue Myrrha à Paris. Celle qui portait le foulard, ne se sentait pas bien à l'aise, elle se regardait dans la vitre du métro et demandait d'une voix angoissée à sa copine : « Mais tu trouves que cela me va bien ? » « Mais, oui, lui répondit l'autre » en réajustant son foulard pour la rassurer et en cachant une mèche de cheveux qui dépassait. On ne voyait plus que ses yeux, maquillés, très maquillés, trop maquillés. Ce foulard mettait en évidence son envie de plaire sans le dire ou en le disant de manière maladroite à la manière de l'adolescence, dire une chose et son contraire.

Brandir son corps comme une arme

Je me souviens d'une autre encore, que j'ai vu alors qu'elle avait été interdite de lycée à quelques semaines du baccalauréat. Jeune fille brillante et un peu mal à l'aise, bousculée par ses désirs et en même temps très ambitieuse. Elle avait un idéal du moi très fort : elle était pur et propre et ne voulait pas subir le sort de sa mère et de son père, constamment humiliés et réduits à « des loques » selon ses mots adolescents qui ne s'embarrassent pas de nuances. Pourquoi me l'avoir adressé après son exclusion et pas avant, pour tenter de comprendre et de médiatiser, pour permettre des négociations. Les entretiens avec moi ne servaient alors qu'à dire sa douleur et sa colère contre cette institution qui pour qu'elle réussisse, l'exclue, tragique contradiction. Le proviseur avec son conseil de discipline l'ont donc exclue et ce avant la loi s'appuyant sur l'avis circonstancié et précis du conseil d'état. Elle acceptait de l'enlever pour faire du sport et allait suivre ses cours de biologie avec plaisir, d'autant qu'elle se destinait à être médecin. Alors pourquoi a-t-elle été exclue, pour l'exemple sans doute mais aussi pour sa position : elle avait une prestance, une sûreté d'elle-même qui faisait illusion, du moins dans un premier temps. Lorsque le conseil de discipline lui demande si elle cherche à convertir d'autres élèves, elle explique pourquoi l'islam est la meilleure religion, non pas pour elle seulement mais pour tous…. La réaction ne se fit pas attendre, sur le même plan et comme elle pour une question de principe abstrait, de position : ne pas se laisser humilier, utiliser son corps comme une arme, le brandir avec fierté. Les réactions de l'adolescente et de l'école, sont en miroir, des réactions narcissiques. Mais, nous avons d'une part, une jeune fille qui voudrait être « musulmane » à sa façon, avec fierté et dans la modernité et d'autre part, une institution qui s'appuie sur des principes et des règles qui ne sont pas menacés par « un coup d'esbroufe » d'une d'adolescente qui se cherche.

Au-delà ce ces jeunes adolescentes, on peut se demander si le voile en France chez les femmes musulmanes n'est pas en train de devenir une nouvelle forme d'être au monde de ces femmes musulmanes qui ne ressemblent en rien à leurs grand-mères confinées dans leurs foyers et dont le voile ne menaçait personne, et pour cause, il était invisible dans l'espace public. En somme, sur le modèle de ce qui se passe actuellement en Turquie : «  (…) le foulard islamique témoigne d'une réappropriation active et personnelle de la part des femmes musulmanes qui franchissent les espaces de vie traditionnels et revendiquent l'accès à l'enseignement, au travail et à la vie publique. Il renvoie à une réinterprétation critique de la religion et à une réadoption d'un mode de vie islamique plus qu'à leur banalisation au sein des habitudes traditionnelles » (Göle, 1991, p. 168).

Ces étudiantes voilées, contrairement à leurs mères qui se contentaient de ce qui leur avait été transmis ou parfois l'abandonnaient sans remord dans la migration, aspirent à acquérir un « capital symbolique » au sens de Bourdieu issu de deux sources différentes, religieuse et laïque et cela s'inscrit aussi dans le corps (Ibid.). Une stratégie de lien qui comporte des risques politiques sans doute car les islamistes veillent mais eux aussi pourraient être dépassés par ces nouvelles figures qui ne sont pas des retours au texte mais des nouvelles interprétations liées au contexte. Car si la différence des sexes et la différence des espaces sont au cœur de ces mouvements, il apparaît clairement que les nouvelles interprétations faites par les jeunes femmes voilées qui prennent la parole dans l'espace public débouchent « sur une critique des traditions assujettissantes de la religion et des valeurs assimilatrices de la modernité » (Göle, ibid., p.169). Et souvent, on ne voit qu'une des critiques : le nouveau voile, tel qu'il apparaît ou que certaines d'entres elles le montrent ou me le disent dans l'intimité de mes consultations, menace autant la tradition que la modernité. On est dans un espace d'élaboration et de réflexion passionnant mais instable qui soulève beaucoup d'émotion. Personnellement, j'éprouve souvent beaucoup d'inquiétude devant une jeune musulmane voilée dans la rue et parfois je suis prise de doute : « N'est-elle pas en train de se mettre des entraves ? N'est-elle pas prise dans un mécanisme d'exclusion et d'assujettissement ? Sait-elle ce que cela signifie pour elle, pour moi ? » et sans doute pour toutes les femmes car à ce moment là, elle représente toutes les femmes, et elle le sait. Puis chaque fois qu'il m'a été donné de parler avec elles, de les écouter, dans la rue, dans les journaux, à l'hôpital ou à ma consultation, je comprends que le voile n'est qu'un petit élément que l'on ne peut comprendre qu'en le replaçant dans la subjectivité du sujet, dans la représentation qu'il a de lui-même et de son corps et dans le contexte dans lequel il apparaît.

Ici chez ces adolescents, le corps, montré ou caché, initie un lien ou tente de le modifier, dans d'autres cas, le corps, exprime la complexité de l'humain et ne se laisse pas impressionné par le désir énoncé. Il en va ainsi dans la question du désir d'enfant, pour prendre une facette du corps bien éloignée de celles que nous venons d'analyser.

Quand le corps ne veut pas

Désir d'enfant, désir d'être parents, désir d'être enceinte, désir d'être conforme, désir d'être vu comme une mère ou un père, désir d'être comme son père ou sa mère, désir de retrouver sa propre enfance, désir de devenir mère sans renoncer à son corps de jeune fille ou de devenir père sans s'inscrire dans l'ordre des générations (3)… Le désir se différencie bien du besoin, de l'évidence (c‘est ainsi, je dois ou je vais avoir un enfant) ou de la demande d'enfant. Le vouloir conscient d'un enfant peut cacher un « je ne veux pas » inconscient et le conflit entre les deux est à l'origine de bien des énigmes et sans doute de stérilités : le corps résiste. Les avancées médicales permettent actuellement l'accès à un enfant quand je veux (possibilité de porter un enfant alors que la ménopause est installée), avec qui je veux (homme, femme, compagnon décédé…) et comme je veux ou presque (diagnostic pré-implantatoire). Les bouleversements que cela entraîne sont encore difficilement appréciables, on peut imaginer, par exemple, que le rapport à la temporalité de la femme va être modifié, avec l'estompage du diktat de la ménopause, limite imposé par le corps. Jusqu'à présent, les possibilités de reproduction étaient contenues à l'intérieur de bornes naturelles et culturelles. Au pire, on ne pouvait pas avoir d'enfant, normalement on devait en avoir. Mais on voit qu'ici et ailleurs, on cherche à modifier les limites corporelles, les reculer au profit du désir.

De quel désir s'agit-il ?

Bibliographie

Baubet T. et coll. Bébés et traumas. Grenoble : La Pensée sauvage ; 2006.

Gibello B. Contenants de pensée, contenant culturels. In : Yahyaoui A. (Ed.) Troubles du langage et de la filiation chez le Maghrébin de la seconde génération. Grenoble : La Pensée sauvage ; 1988. p. 140-52.

Göle N. Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie (1991). Paris : La Découverte ; 2003 (trad. fr.).

Jeammet P. Réalité externe et réalité interne. Importance et spécificité de leur articulation à leur adolescence. Rev.Franç.Psychanal. 1980 ; (3-4) : 481-521.

Lachal C. Le partage du traumatisme. Grenoble : La Pensée sauvage ; 2005.

L'autre, Cultures, Cliniques et Sociétés. Grenoble : La Pensée sauvage, 2000, 2001, 2002, 2003, 2004.

Moro MR. Enfants d'ici venus d'ailleurs. Naître et grandir en France. Paris : La Découverte ; 2002 (Deuxième édition Hachette Littérature, Coll. "Pluriel" ; 2004).

Serre G, Moro MR. Petits théâtres du désir. L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2002 ; 3(2) "Désirs d'enfants" : 197-200.


* Présidente de l'AIEP. Professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Université de Paris 13, Chef de service à l'hôpital Avicenne, Bobigny, Directrice de la revue transculturelle L'autre. E-mail : marie-rose.moro@avc.aphp.fr

(1) A l'hôpital Avicenne à Bobigny où je dirige un service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent et une consultation transculturelle pour les enfants de migrants et leurs parents.

(2) Chiffres de l'Education nationale.

(3) Sur ce sujet, voir Serre et Moro (2002).