|
Textes en ligne
© aiep - 14 juin 2005 - www.clinique-transculturelle.org

Télécharger le fichier en format .pdf imprimable
Pour citer cet article :
Mestre C. La trace du voyage, le corps et les pensées en mouvement. Bobigny : Association Internationale d'EthnoPsychanalyse ; 2005. Available from : http://www.clinique-transculturelle.org/AIEPtextesenligne_mestre_
voyage.
htm
La trace du voyage, le corps et
les pensées en mouvement
Claire MESTRE *
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait.
Nicolas Bouvier
La trace du voyage, c'est ce qui reste en soi, ce que l'on a appris du voyage et que l'on pourra mettre en œuvre auprès des autres, particulièrement dans le soin transculturel. En quoi le voyage m'a-t-il transformée ? Comment le changement et sa violence traversent les affects et déclenche le mouvement de la pensée ?
J'essaierai d'en parler à partir de mes voyages, de ceux, écrivains et anthropologues qui ont donné un aperçu de leurs voyages, mais aussi de ceux de mes patients. En effet, dans la consultation ou sur le terrain (pour l'anthropologue) on est traversé par des émotions et des affects divers : la honte d'être un intrus, la traversée de la maladie, la joie… Certains moments de dénuement nous laissent à la merci de tout danger, interne comme externe. L'ouverture et l'incorporation de l'altérité se font à ce prix, semble-t-il.
Je suis née au détour d'un voyage en Afrique, alors que venaient d‘être signés les accords d‘Evian. Ma mère a toujours rêvé de départ et de rencontre. J'entends encore le balafon gémissant et sonore pleurer la mort d'un enfant : cette scène du fond de la Haute-Volta m'a été racontée depuis toute petite, je l'ai faite mienne.
Mon père étudiant étranger a connu le Paris raciste des années 60. Il ne faisait pas bon avoir le teint mat : on vous prenait alors pour un ennemi algérien et tout dégénérait en bagarres. Il aurait aimé être français, admiratif de son histoire, lui même fruit d'amours sulfureuses entre la France et sa colonie. Plus tard, les objets rapportés d'Afrique, du pays lobi notamment par ma mère ont toujours accompagné mon enfance : ils m'ont fait rêver. Ma petite collection réelle et imaginaire d'objets exotiques fut agrandie par ma tante, également ma marraine : elle m'envoyait du Mali des lettres pleines de dessins et de descriptions. Quand elle revenait avec sa famille, ses malles regorgeaient de perles, de masques et de tissus et j'étais fascinée. J'ai toujours su qu'une part de moi-même était étrangère, héritière d'un continent sombre odorant et coloré et que ma préhistoire résidait dans un coin d'Afrique. J'ai su plus tard qu'il s'agissait de Madagascar. Je suis devenue médecin comme ma marraine, voulant être médecin-voyageur avant même d'être ethnologue.
J'avais déjà l'expérience du voyage : mon Katmandou avait été le Maroc, découvert à l'adolescence avec celui qui est devenu mon mari. Nous y avions découvert le danger, l'ivresse et la plus grande des hospitalités. J'ai compris que ce voyage tout comme mes autres voyages au Maghreb m'avaient initiée à l'échange et au cercle sans fin du don et du contre don. Des inconnus nous avaient reçus, accueillis, nourris, logés et je me devais alors un jour ou l'autre rendre cette hospitalité à un autre, un étranger dans mon pays : le tourisme comme kula des temps modernes, une utopie à réaliser ?
Puis plus tard, alors que je venais d'arriver à Bordeaux, j'ai découvert dans le livre de Jean Marie Gibbal les rythmes, les atmosphères et la poésie qui m'ont engagée dans une longue aventure : retrouvant au fond de moi ce qui n'étaient alors que fascination et quête exotique. Jean Marie Gibbal dans son livre Les génies du fleuve Voyage sur le Niger m'avait conquise par la révélation de ses perceptions et de son expérience corporelle de la vision de la possession . Il était interpellé et invité par l'étrangeté et la puissance des maîtres possédés de la boucle du Niger. Gibbal insistait sur la subjectivité du chercheur, sur la traduction dans sa langue maternelle d'une expérience vécue et diffuse, parfois forte jusqu'à la confusion. Ma décision était prise j'allais être ethnologue. Je fis alors un rêve que je ne compris que des années après, alors que j'étais à Madagascar, terrain de mon enquête : je suis ethnologue dans un pays où les habitants, petits ont la peau mate et les cheveux d‘ébène. Ils vivent presque nus et ont sur le corps des cicatrices à l'emplacement de leurs os, en particulier le long de la colonne vertébrale. Leurs rites s'échelonnant sur toute leur vie, consistent à remplacer leur os par un matériel plus léger de fabrication artisanale. Je suis terriblement émerveillée et intriguée par ses hiéroglyphes cutanés.
Qu'apprend-on du voyage ? Quelle trace laisse-t-il en nous ? La déclinaison des affects liés au voyage serait-elle vaine ? Certains me semblent dignes d'inspection et d'introspection, car l'affect fait irruption quand je suis thérapeute et je sais qu'il ne vient pas de nulle part. La reconstruction de ces petits liens entre ses propres voyages et celui de l'autre permet de mettre en mots les sources du changement et de la transformation. Mon expérience n'est pas parfaitement le miroir de ceux que je soigne étranger ou migrant. Loin de là, et je ne prétends pas avoir vécu ce qu'ils endurent. De même les raisons de partir d'un anthropologue ou d'un touriste ne sont pas superposables à celles d'un émigré ou d'un demandeur d'asile. Et pourtant, il m'arrive de façon habituelle d'attraper au vol une perception intérieure qui fait écho à l'expression verbale ou corporelle de l'autre, car quelque soit le voyage, il amène des transformations et des métamorphoses intérieures. Je peux alors prendre appui sur mes perceptions internes et essayer de traduire ce qui est encore informe, douloureux ou inquiétant.
Ce que j'ai pu ressentir au cours de mes voyages qu'ils soient touristiques, anthropologiques, majeurs ou mineurs, lointains ou proches n'a rien d'extraordinaire, mais il est le plus souvent caché. Il fait partie des « non-dits » de Sophie Caratini, des « secrets » de Jean Didier Urbain. Ils sont le ressort de la créativité, de l'écriture mais aussi de la capacité à comprendre et soigner.
Le voyage expose d'abord à être un intrus, un suspect
A qui doit-on l‘autorisation de fouler l‘univers des autres ? Cette question est vraie pour l‘étranger qui arrive dans notre pays et que l‘on soupçonne de vouloir profiter des acquis de notre modernité et de notre luxe. Elle est vraie pour le voyageur qui se sent grotesque à découvrir et regarder la misère. Elle est vraie pour l‘anthropologue. Jean Didier Urbain cite Bateson, qui arrive en 1927 en Nouvelle-Guinée chez les coupeurs de tête. « Je déteste toute cette partie de mon travail et j'ai l'impression d'importuner quand j'essaie d'apprendre quelque chose… Je suppose que le parfait anthropologue est aussi cynique qu'un reporter » (2003 : 47). Le voyageur, touriste ou anthropologue occidental, s'expose ainsi au doute, à la suspicion et à la curiosité. Seule la morale servirait à distinguer l'explorateur du profanateur. « Le tourisme et l'ethnologie, écrit Jacques Meunier, cité par Jean Didier Urbain, sont peut-être les avatars modernes de la profanation. D'où ce mélange détonant d'innocence retrouvée, de joie élémentaire et de culpabilité » (op cit. : 48).
Le voyageur peut aussi susciter l'envie et ce sentiment n‘est pas plus confortable. Traversant la Turquie, Bouvier croise le regard envieux de ceux qui s'extasient sur leur technique, gage de l'aisance et de la modernité. « Nous comptons sur leurs recettes pour revivre, eux sur les nôtres pour vivre » (1999 : 103).
Ainsi la rencontre n'est pas toujours facile, et chacun devra céder de sa peur, ou renoncer à l'émerveillement qu'avait suscité l'autre, au risque de la déception.
Mustapha (1) jeune tchadien vient à la consultation ayant fui son pays, où, révolté par les injustices, il s'était engagé dans l'opposition, au risque de sa vie. Il avait été emprisonné, torturé et on l'avait laissé sortir contre l'assurance qu'il quitterait le Tchad. Mustapha, arrivé en France, vit en foyer et vit très mal le climat de suspicion contre les étrangers. Il est inquiet même avec nous. La relation qu'il voudrait instaurer est sous l'emprise de cette peur malgré notre tentative de le rassurer. Au début de nos rencontres, il arrive avec un rêve : « J'étais en prison en France. Un soldat était là et je lui ai demandé pourquoi j'étais dans ce lieu. Il m'a dit : "Vous vous êtes mêlé de la politique française".
-Qui vous a dit ça ?
-C'est le Dr Mestre !
Le Dr Mestre arrive (dans le rêve) et confirme : ‘c'est moi qui leur ai dit' et j'ai répondu : 'je ne peux pas imaginer que vous fassiez cela ‘ et je me suis réveillé ».
Quelques jours plus tard, je reçois une lettre écrite en arabe : Mustapha écrit : « J'ai décidé de vous écrire ces lignes pour vous exprimer ce que je ressens… qui est de l'ordre de l'amour, du respect et de la reconnaissance pour vous. Je voulais vous assurer aussi que ce que vous faîtes n'est pas sans importance… j'ai commencé à ressentir un certain changement …. Je ressens une nouvelle force qui est en train de se créer en mon intérieur… j'ai l'espoir et le sentiment que je resterai debout et un jour je serai une personne utile… ».
C'est à cette croisée de la fascination, du dégoût, de la répulsion, mais aussi de la curiosité et de l'admiration qu'il faudra construire une relation thérapeutique, qui n'est jamais symétrique. Elle est fragile, parfois éphémère, ambiguë, mais se veut toujours respectueuse et bienveillante, désirante et sans illusion aussi sur sa potentielle violence.
Les dangers du voyage
Le voyage, quel qu'il soit, c'est d'abord ressentir, percevoir un changement dans son corps. « Le voyage fournit des occasions de s‘ébrouer mais pas- comme on le croyait-la liberté. Il fait plutôt éprouver une sorte de réduction ; privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d'un volumineux emballage, le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions. Plus ouvert aussi à la curiosité, à l'intuition, au coup de foudre » (Bouvier 1999 : 70). Belle phrase d'un amoureux du voyage qu'on ne dédaignerait à qualifier de condition initiale à cette expérience. Leiris avait aimé tous ses voyages, touristiques ou ethnologiques, écrit Jamin (1996 : 49) : il attendait d'eux également le dépouillement, « une fraîcheur de vision pareille à celle des enfants. Cela revient à dire que le voyage apparaît avant tout comme un moyen de se nettoyer la vue, de se déciviliser, pour revenir, en nous débarrassant de nos préoccupations si lourdement techniques, à des valeurs plus pures » (op cit. : 52).
Le voyage transforme et c'est le corps qui le premier en reçoit les premiers indices. « L'entaille de la pensée » (Caratini 2004 : 31) commence avant tout par l'atteinte des émotions et du corps qui est assailli par des odeurs, des gestes, des goûts, des rythmes qui sont parfaitement inédits. Cette chute dans l'inconnu conduit à la peur et à la dépendance à l'égard d'autrui. La découverte et le ressenti de la nouveauté, le passage de son propre monde à celui d'autrui contraint, une fois la stupeur passée, à adopter une nouvelle position intérieure, à apprendre comme un enfant les gestes de l'autre pour que le monde continue à faire sens. C'est par ce bouleversement, cette « profondeur de la faille » (op cit. : 36), que le chercheur deviendrait un anthropologue, un homme ou une femme transformé, apte à avoir un discours sur autrui. Mais, la découverte d'un nouveau monde expose au conflit intérieur : le corps incapable d'arrimer les sensations en associations de pensées, lutte contre ses réactions ou ses pulsions, ou bien lâche. La maladie jaillit. On est souvent malade sur le terrain et on se surprend à être vulnérable ! Les journaux de Leiris et de Malinovski parlent beaucoup de la maladie. La maladie, c'est la faiblesse : le monde se transforme en une chose épouvantable. Le morbide, la haine, le repos contraint se mêlent jusqu'au retour du bien être, on reprend le dessus et la vie est à nouveau belle. C'est ainsi que Bouvier écrit sur la maladie.
Et si comme le soupçonne Sophie Caratini, anthropologue, elle était le signe des transformations intérieures de notre être ?
Il n'est pas facile de se laisser aller au dépouillement du voyage, qui certes est une ouverture à autrui mais qui est avant tout une menace. Les patients immigrés le disent bien : ce dépouillement brutal expose à la chute. Beaucoup en effet se plaignent de chute, ou bien rêvent qu'ils tombent. J'ai corporellement compris cette sensation, un jour à Berlin dans le prodigieux musée juif construit par l'architecte Liebeskind. Le musée a trois jalons : la tour de l‘holocauste, les jardins de l‘exil et les vides. Le premier mène dans une pièce noire où filtre un rayon de lumière, le second conduit à un labyrinthe. On le pénètre sans précaution et soudain dans le dédale des couloirs ouverts sur le ciel et les arbres, on s'appuie aux parois pour ne pas tomber. On croise des silhouettes qui disparaissent subitement et on ne sait quel chemin rendra le sentiment de stabilité. Je me rappelle d'une très violente émotion, je venais de comprendre ce que vivaient mes patients.
Le dépouillement c'est aussi la douleur de la perte et la désorientation.
Un jeune kurde vient en consultation : il a fui son pays, grâce à ses parents qui voulait le protéger d'une longue peine de prison. M. K. est dans une souffrance profonde et muette : non seulement il a fui la persécution, il a fait un long voyage périlleux pour arriver jusqu'à la France, mais en plus il ne lui a pas été accordé le statut d'asile politique. La prise de parole est difficile, hésitante et douloureuse mais confiante. Nous proposons à K de venir à l'atelier de peinture (atelier organisé par une artiste peintre pour les patients en attente d'un statut), ce qu'il accepte sans hésitation. Pendant de longues heures, il se met à peindre son village attaqué par les militaires turcs. L'effet de ce dessin fut inattendu : il refuse de revenir à l'atelier, et développe des symptômes inquiétants. Il marche la nuit dans son sommeil et se met en danger, il entend la voix de ses proches lui enjoindre de se tuer. Il s'attache à son lit, ferme la porte à clé, rien n'y fait. Pour ne plus laisser errer son double, il évite ainsi de dormir la nuit, arrivant ivre de fatigue à la consultation. La reviviscence des montagnes de son pays, de la nature où il gardait le troupeau de moutons l'avait plongé dans une douleur immense : celle de les avoir perdus pour toujours. Au plus profond de lui, il refusait le voyage, il refusait le choix parental.
Le voyage apporte le changement intérieur
Mais, il est aussi des transformations extraordinaires apportées par le voyage : la Polynésie fit de Victor Segalen un écrivain ; il y découvrit « l'éblouissement éperdu de la lumière », l'allégresse, la jouissance et les « réveils à pleurer de joie », toute ses sensations faisant éclater le carcan de son éducation chrétienne. Les commentateurs de Victor Segalen soulignent tous combien ont été bouleversante la découverte de la sensualité. Anthropologues, écrivains ou touristes partent souvent avec le désir d'en revenir métamorphosé.
Jamin dans l'introduction à L'Afrique Fantôme de Leiris, fait de cette œuvre un « livre-acte » : « le livre est passage certes, mais il l'est dans l'acte même de l'écriture, cette écriture est elle-même rite » (1996 : 73). Elle engage à l'initiation, donc à la transformation. Leiris disait lui même qu'il attendait de ce voyage qu'il fasse de lui « un autre homme, plus ouvert et guéri de ses obsessions » (p. 87). La transformation, à sa grande déception, ne fut pas celle qu'il attendait : le voyage ne libère pas, il introduit à la découverte de l'intime. L'Age d'homme , auto biographie, a été écrit dans les suites de l'Afrique Fantôme . On ne s'en étonnera pas, Leiris prolongeant au delà de ce long voyage, un autre plus intérieur, grâce à la psychanalyse, car au fond l'un ne va pas sans l'autre.
La grande affaire du voyage de Leiris est la rencontre inattendue de l'amour. Amour, sentiment des plus complexes, ressenti pour une
« Abyssine
claire comme la paille
froide comme la pierre
Sa voix si pure me tordait bras et jambes
A sa vue
Ma tête se lézardait et mon cœur s'écroulait
lui aussi comme une ruine » (1999 : 899) ou bien encore « Très belle de visage mais la poitrine ravagée, elle était engoncée dans une toge d'un blanc généralement plus que douteux, sentait le lait suri… On aurait dit une statue de cire et les tatouages bleuâtres qui cernaient son cou haussaient sa tête ainsi qu'eût fait un transparent faux col… » (1939 : 199). Emmawwayes, fille de la possédée Mälkam Ayyähu, semble condenser toutes les images féminines de son enfance : femme martyrs, tragiques, « femmes blessée » comme il le dit lui même (op cit. : 75). Jacques Mercier (2) (1996) dans un texte passionnant explique comment cette relation à ces deux femmes fut fondamentale dans la conception de la possession de Leiris, mais comment aussi Emmawwayes fut rangée dans le non dit, preuve (psychanalytique) du bouleversement radical qu'elle imprima sur lui. Elle ne fut pas seulement à l'origine des retrouvailles d'images féminines de son enfance, mais plus encore une rencontre exceptionnelle et impossible. Exceptionnelle car il fut le témoin de manifestations de transes et de chants d'amour, constituant un matériel ethnographique riche ; mais impossible car malgré l'intensité émotive, il n'arriva pas à atteindre le merveilleux qu'il soupçonnait dans la transe et surtout l'impossibilité de s'abandonner « à cause de mobiles très divers, très malaisés à définir, mais parmi lesquels figurent en premier lieu des questions de peau, de civilisations, de langue » (1999 : 616). Leiris se désole de se sentir étranger, de rester un étranger et pour toujours. C'est peut-être l'un des sens d'un des rêves qu'il dévoile dans l'Age d'homme : Leiris y accompagne une amie, pour laquelle il ressent une amitié amoureuse, elle lui dit : « Je vous aime assez (voulant dire qu'elle m'aime, au sens plein, mais seulement un peu), mais franchement, je n'aime pas la façon dont vous nous habillez » (1939 : 207). Leiris consterné pense à ses habits, à ce qu'ils représentent et conclut : « Je sais que je ne puis changer et que, d'ailleurs, si j'entreprenais de changer, ce serait démériter » (op cit. : 207). De cette traversée déchirante, de ce décalage entre désir et empêchement, Leiris fondera son œuvre littéraire et ethnologique, ce qui également peut-être compris dans un autre rêve où il a « dessiné patiemment sur une large feuille de papier des signes semblables à des virgules ou à des lettres arabes ; c‘est le travail minutieux et appliqué de plusieurs mois ou de plusieurs années, … ce papier est une pièce d‘étoffe et …une bouche… qui s'y trouve dessinée….en fait une figure féminine » (op cit. : 204).
Le voyage chez Malinovski produit une déflagration tout aussi intense. « Y a-t-il un ‘bonheur' de l'ethnographe, de cet individu débarqué là où personne ne l'attend, censé s'instruire et s'émerveiller, en espionnant ses hôtes, comme il y a des allégresses en philologie et des joies en voyage ? » (1985 : 11), question dont on perçoit la vanité au cours de la lecture du Journal de Malinovski. Il nous plonge au cœur d'une expérience intense, une lutte, une perplexité face aux événements qu'ils rencontrent et à l'effort de les comprendre et d'en faire théorie. On sait que ces journaux sont importants car ils sont les témoins de son apprentissage du travail d'ethnographe en Nouvelle-Guinée et dans le Iles Trobriand. Mais ils n'étaient pas destinés à être publiés : on a donc un matériel brut qui en fait toute la saveur. Malinovski y transcrit la difficulté de son travail, les sentiments amoureux qui l'anime, ses douleurs physiques, son épuisement, sa lutte incessante contre ses pulsions sexuelles et son dégoût des autochtones. Loin des siens, de son pays, seul, Malinovski lutte avec véhémence contre tout ce qui pourrait envahir sa conscience et son ambition : il s'inflige des exercices physiques, s'interdit la lecture de romans (c'est un grand admirateur de Konrad), se désespère de son état physique et de sa faiblesse. Il rumine longuement les relations qui le lient à E.R.M., sa future fiancée qui lui inspire un désir si fort, qu'il balaie l'intérêt qu'il pourrait avoir pour les « indigènes ». Mais pour aller jusqu'au bout de son engagement il faut qu'il rompe avec N.S. Or, à des milliers de kilomètres, comment peut-il appréhender ces choix amoureux ? Ces obsessions augmentent au fur et à mesure que diminue son intérêt pour son objet ethnographique. Prendre E.R.M., en finir avec N.S…., dilemme qui le plonge dans la souffrance et la confusion. Il attend avec fébrilité son courrier qui une fois lu renforce les paradoxes de l'absence de l'autre, mais de la proximité de ses pulsions. E.R.M, personnage plus fantasmé que réel, envahit la pensée de l'ethnographe, « Ma réalité quotidienne est tout imprégnée de son être » (1985 : 242). Imaginant des retrouvailles intimes, il note de façon quasi furtive, comme dans un lapsus : « Mêmes pensées au lit en me réveillant la nuit. Identité de ce sentiment avec celui de l'enfant pour sa mère ( vide la théorie de Freud) » (op cit. : 242). On sait que Malinovski était un lecteur de Freud et l'on sait aussi combien il a critiqué le complexe d'Œdipe. Outre des raisons « scientifiques », on peut se demander si la découverte dans sa solitude de fantasmes incestueux pour une mère qu'il aimait passionnément ne l'avait pas effrayé. On peut aussi se demander si cette rumination n'était la seule façon de se détourner de la vue des corps des « indigènes » qui le fascinaient et le gênaient en même temps. « J'ai rencontré des femmes à la fontaine et je les ai regardées puisant de l'eau. L'une d'elles, une beauté m'a enflammé les sens ; je songe à combien il serait facile d'avoir des rapports avec elle. Regret d'une telle incompatibilité puisse exister : une attirance physique et de l'aversion personnelle. Une attirance personnelle dans un puissant magnétisme physique... Je pense à E.R.M. et je mesure l'abîme qui me sépare des êtres humains parmi lesquels je vis » (op cit. : 266). Ce journal nous introduit dans « ce qu'on ressent quand tout, ou presque, les choses les plus solides et banales, arbres, objets, paysages, vacille et que les allusions que l'environnement nous transmet déréalisent notre perception » (op cit. : 8). Il confirme que le voyage nous dénude, et d'un même mouvement nous révèle à nous même dans une violence qui peut tout faire basculer. Seule la perspective d'une carrière exceptionnelle, fruit d'une expérience héroïque, ne peut finalement justifier une telle lutte intérieure pour Malinovski.
Nos patients vivent aussi une transformation parfois étonnante voire subjuguante. Samuel vient nous voir à la consultation car il a mal dans son corps, sa tête menaçant d'exploser. C'est un jeune angolais. Il a été enrôlé dans l'armée dès l'âge de neuf ans, enlevé à la sortie de l'école, alors qu'il vivait avec son oncle. Il n'a plus de nouvelle de toute sa famille. Sa vie, c'était l'armée, dressé pour la lutte contre les rebelles. Plusieurs missions l'avaient conduit en dehors de l'Angola, au Congo Démocratique, pour aider Kabila, puis au Congo Brazzaville au moment de la guerre civile. Samuel a beaucoup tué, et pour nous le prouver, il fait un geste d‘égorgement qui nous terrifie.
Mais il a aussi vécu une histoire d'amour qui va changer son destin : il a pris pour femme la fille d'un chef rebelle à qui il livra des secrets. Samuel avait une place importante dans l'armée et va donc être découvert et suspecté de trahison. Sa fuite fut organisée et il se retrouva en France. Samuel depuis très longtemps souffre de cauchemars : il se voit tuer ou être tué. Il ne dort pas et est à cran. Le suivi de Samuel est interrompu : il disparaît puis revient un an plus tard. A ce moment là il parle français à notre grande surprise et les entretiens se passeront en langue française aidée de quelques mots de lingala. Les troubles du sommeil ont repris, et puis « j'ai des palpitations et je m'évade en moi… j'ai une sensation de non-existence, de disparaître en moi, je suis très angoissé ». Samuel nous raconte comment il se cache, fuit des agents de l'Etat angolais qui le poursuivent, souffre d'une situation d'attente en France. Mais surtout, Samuel lutte avec des sentiments d'une grande violence qu'il n'a jamais éprouvés : en Angola, c'était lui qui menaçait et tuait les gens, à sa guise dans son pays ou au cours des guerres congolaises. Ici, il se met à relire sa vie autrement, sous l'impact d'une culpabilité qui le submerge. Il retrace les ruptures de sa vie : la mort de ses parents, l'enlèvement à neuf ans lui faisant perdre son oncle, l'arme qu'il portait « plus lourde que lui », et puis l‘homme qu‘il a fait assassiner pour lui prendre sa femme… Samuel pleure, agité de mouvements saccadés, faisant craquer toutes les articulations de son corps. Il ne peut en dire plus et repart dans son errance : fuite, tentative de suicide, menace de se venger contre ceux qui ne l‘aident pas. Il m'appelle de temps en temps d'une autre ville. Il finit par recevoir une place en foyer et sa femme le rejoint. Il consulte de façon plus assidue. Progressivement, il apprend à transformer ses mouvements intérieurs autrement que sur le mode de la violence, de l'extrême, de la vengeance ou de la trahison. A ses pulsions meurtrières, il oppose une découverte faite avec nous : « la vie est sacrée ». Réfugié politique, il fait des projets de travail, et il vient d'avoir un enfant. Pour autant, sa conscience ne le laisse pas tranquille : « parmi les personnes qui sont tombées, dit-il, il y en a avec qui j'aurais pu avoir de bonnes relations », évoquant ainsi la guerre du Congo Brazzaville. Avoir été militaire, c'était subir « un lavage de cerveau », ici, c‘est apprendre à vivre avec sa culpabilité qui l‘a humanisé.
Ainsi, le voyage nous expose à la découverte, parfois violente, de notre intimité. La rencontre avec autrui induit une faille qui conduit à un autre soi même, inquiétant et à la source d'émois inédits. Le voyage transforme mais jusqu'où ?
Le voyage et ses limites
Si l'anthropologue veut connaître quelque chose de l'autre, il faut contraindre son corps à « adopter les modes de communication de l'Autre, à ingurgiter ses nourritures, respecter ses rythmes et se mouvoir dans son espace selon ses codes « (Caratini 2004 : 38).
L'altérité dérange, même si on la recherche. Malinvovski enquêtant dans les Iles Trobriand, écrit comment les « indigènes » l'irritent : « ce qu'il y a de plus terrible, c'est que je suis incapable de me libérer complètement de l'atmosphère que créent des corps étrangers ; leur présence ôte toute valeur scientifique et tout plaisir personnel à ma promenade » (1985 : 168). Ces corps créaient probablement des excitations insupportables qu'il fallait repousser avec toute sorte d'exercices physiques, rationalisations et accès de colère. L'altérité, est-ce un poison ou un délice ?
Le magnifique livre de Bouvier Le poisson scorpion est pour moi le livre qui témoigne de la lente immersion dans le monde d'autrui. Bouvier n'est pas ethnologue, il voyage pour apprendre et pour en faire le récit à son père (3). Après avoir voyagé avec son ami (voyage dont témoigne L'usage du monde ), il se retrouve seul au Sri-Lanka, traversant la maladie et plongeant dans un univers où les hommes, les insectes, les esprits se livrent à un spectacle mystérieux. Bouvier erre entre sa chambre où il écrit, et le petit monde qui l'entoure, des hommes et des femmes qui vivent avec lenteur, indifférents à lui. Il écoute leurs « fables » et s'enfonce dans un monde proche de la folie où il parle à des esprits et fait l'amère expérience « des manigances occultes ». Mais qui fera partir Bouvier d'un tel enfer ? L'expérience de l'altérité prit fin le jour où, il croisa un vieillard exhibitionniste et contorsionniste. Lorsque le vieux sage saisit des couteaux, se les enfonça dans la nuque et passa près de l‘auteur, Bouvier sentit « une menace à peine déguisée… le bruit d'une serrure que l'on ferme » (1996 : 171). Il rangea sa monnaie, tourna les talons, se mit à pleurer et ressentit qu'il recommençait à vivre, après avoir touché le fond. Il aura fallu avoir expérimenté le plus insupportable de l'altérité, pour partir de ce trou perdu, pour trouver les limites de soi, au delà desquelles c'est la mort qui rôde.
L'étranger de Camus est tout le contraire d'un Bouvier se laissant aller à la dérive : « Mersault, nous dit Kristeva, porte à l'excès la dissociation du déraciné : sa douleur indolore, sa violence emprisonnée vis-à-vis de l'autre, son agnosticisme parfois apaisé, parfois revanchard » (1988 : 45). L'étranger, ici, ne l'est pas seulement dans le pays où il vit (Français vivant en Algérie), mais il est étranger à lui même. Aucune forme d'altérité ne peut l'atteindre, il n'a pas accès à « l'inquiétante étrangeté », « en revanche l'indifférence anesthésiée de l'étranger éclate en meurtre d'autrui » (1988 : 42). Ainsi, on ne se laisse pas affecter facilement, car deux écueils menacent. A trop se laisser dériver on risque la folie comme Bouvier dans Le poisson scorpion, mais à trop s'emmurer on risque l'indifférence meurtrière de L'Etranger de Camus.
Mohamed qui vient à la consultation est un peu comme L'étranger de Camus, c'est un déraciné et il a subi des dommages psychiques irréversibles. Mohamed est venu en France pour travailler dans le bâtiment et il construira sa vie ainsi à la force du travail, s'occupant de sa famille et celle de sa femme. Mais un accident du travail brise à jamais cette réussite. Depuis désormais une dizaine d'années, il souffre terriblement du dos, malgré de multiples traitements chirurgicaux, médicaux et kinésithérapeutiques. Au début de la prise en charge, tout tourne autour de la douleur, de l'incapacité à penser, aucun récit sur lui même n‘est possible. Mohamed a des difficultés pour exprimer les sentiments et les émotions et ne peut encore moins les relier à des pensées : « il ne faut pas que me souvienne de ça », « j'ai pas envie de penser, je suis foutu, j'ai pas envie ». M. se plaint de pertes de mémoire qui s'accompagnent aussi de troubles de la spatialisation : il perd son chemin et ne retrouve pas sa maison. De même, Mohamed n'a aucun souvenir du contenu de la consultation précédente. Il a aussi des pensées crues qui arrivent de façon brutale et non maîtrisée. Le premier but de la psychothérapie sera de nommer les affects, et de valoriser les pensées, toutes, même les plus simples. Le vécu du corps va être le point de départ d'images qui seront utilisées comme des métaphores de plus en plus complexes, points de départ d'un affect (la tristesse le plus souvent ici) et initiatrices d'un récit. Mohamed après deux ans de suivi va mieux, sa douleur a beaucoup diminué et il peut exprimer sa peine. Un jour, je lui propose un jeu : nous allons imaginer que nous nous promenons. Il accepte, et ensemble nous évoquons les couleurs du printemps, les odeurs des fleurs et de la terre mouillée. Mohamed se laisse aller à toutes ses évocations qui charrient des souvenirs d'enfance. Sortant alors de sa torpeur il dit : « On est tous revenu à l'enfance, mais maintenant c'est loin », comme pour mesurer le chemin accompli. Il commence à parler du petit Mohamed si loin de lui, comme séparé d'un si long voyage. Mohamed arrête alors brutalement le jeu, il est saisi d'un violent mal de tête. Il s'agrippe à la réalité du présent, emmuré dans la douleur et la perte, incapable de laisser vagabonder sa pensée dans le passé et de laisser surgir un autre lui même. Mohamed ne sait plus voyager.
Le secret du voyage, une autre vision du monde
Nous avons tous quelques bonnes ou mauvaises raisons de partir, au delà des raisons rationnelles et rationalisées : pour l'anthropologue se peut être « celle de la faute à racheter (de racisme, de colonialisme et d'impérialisme commise par la génération précédente), celle de la recherche de l'Autre-même ou du Même-autre, c'est-à-dire d'un miroir (pour soi, son groupe, son histoire, sa culture), et celle d'une libération par le départ (ou la fuite) » (Caratini 2004 : 13). On l'a vu avec Leiris, on peut être très déçu quant à la libération du voyage qui nous ramène au contraire dans les contrées inconnues de nous même.
Pour Bouvier, l'écrivain voyageur, qui a fui son monde douillet au risque de perdre l'amour fou pour une femme : « On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archi bondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer c'est son propre cercueil » (1996 : 54).
Le voyage peut aussi accompagner et amplifier des mouvements psychiques. Il en va ainsi du deuil. L'écrivain et universitaire Philippe Forest raconte comment, après avoir perdu son enfant, sa petite fille, il décide de partir pour le Japon. Commence alors pour lui une quête, à la rencontre posthume d'auteurs japonais marqués par un destin exceptionnel. Un jour, traversant pour la première fois la ville Kôbe, il la reconnaît, elle fait partie d'un souvenir qu'il peine à retrouver, vivant comme Freud devant l'Acropole d'Athènes, un sentiment d'étrangeté. L'écrivain se rend compte que Kôbe fait revivre dans l'oubli le plus terrible de ses souvenirs, l'annonce de la maladie de son enfant, coïncidant parfaitement avec le tremblement de terre qui détruisit la ville japonaise. Découvrant Kôbe, il retrouve le lieu de la répétition d'une histoire, mais aussi le lieu du recommencement sur l'infini du temps.
Le voyage peut accompagner et amplifier des mouvements psychiques, disais-je. Il en va également de la renaissance : c'est sur un banc du jardin du Luxembourg, en France pays d'Albert Camus, que l'écrivain sud-africain André Brink vit « dans une aveuglante clarté » ce qui se passait dans son pays. Son magnifique roman Au plus noir de la nuit témoigne de sa décision de résister à l'apartheid.
Voyager c'est aussi résister au diktat où nous renvoie notre statut social c'est fuir la crudité de la réalité, son horreur. Leiris voyait dans le voyage « un moyen de lutter contre le vieillissement et la mort en se jetant à corps perdu dans l'espace pour échapper imaginairement à la marche du temps ».
Les raisons de partir sont souvent insues prenant racine dans notre histoire, voire dans l'obscurité de notre préhistoire. C'est parfois dans l'après coup que l'on en comprend le sens. Pour ma part, voyager m'a permis de quitter et de transgresser la norme maternelle, me réapproprier mon origine, habiter mon métissage et combler mon désir d'altérité.
Le lieu du voyage n'a pas d'intérêt, c'est l'occasion qui fait le larron, « l'essentiel est dans le défi, unique, puis le récit exclusif qu'on en fera » (Urbain 2003 : 136). L'expérience du voyage permet d'instaurer de la distance, et d'accéder à d'autres formes de pensées et de perception, une manière d'être étranger chez soi. Le voyage est une mise en perspective du monde et une position, parfois secrète de (re)découvrir le monde. Nos patients le savent bien, eux qui partent comme des insoumis pour échapper à leur famille, à leur Etat, pour changer d'histoire et prendre le risque d'une nouvelle vie.
Etre transformé par le voyage, c'est « céder de son intégrité » selon la belle expression de Bouvier, et pouvoir traduire un peu de l'altérité que l'on a rencontrée, traduire en création poésie, écriture, mais aussi écoute de l'autre par sa capacité de passer d'un monde à l'autre. En effet, « la distance n'est jamais franchie même si elle est parcourue « (Laplantine et Nouss 2001 : 527). « Ne peuvent sentir la Différence que ceux qui possèdent une Individualité forte. L'Exotisme n'est donc pas une adaptation ; n'est donc pas la compréhension parfaite d'un hors soi-même qu'on éteindrait en soi, mais la perception aiguë et immédiate d'une incompréhensibilité éternelle./Partons donc de cet aveu d'impénétrabilité. Ne nous flattons pas d'assimiler les mœurs, les races, les nations, les autres ; mais au contraire réjouissons -nous de ne le pouvoir jamais ; nous réservant ainsi la perdurabilité du plaisir de sentir le Divers » (Segalen cité par Laplantine, Nouss op cit. : 527).
Voyager c'est enrichir ses sens et les échanges entre réel et imaginaire. Ne plus voyager, c'est vivre l'enfer, ne plus pouvoir échapper à la coercition de l'horreur : « Ne pas pouvoir ignorer la réalité, à chaque instant, être au centre de la réalité. Dans la vie normale, il y a des échappées, des évaporations, des fuites possibles, une variété de pôles d'attraction, la pensée vagabonde. Je peux imaginer une scène, me souvenir d'une personne en lavant une assiette, en prenant un bain… Là bas impossible. Réalité et rien que réalité » (Aaron 2002 : 118). Là bas, c'est le camp de concentration dans le livre effrayant de Soazig Aaron, Le non de Klara , mais cela pourrait être la métaphore du temps qui s'est figé, du voyage impossible.
De la rencontre d'un autre soi avec l'aveu d'impénétrabilité de l'autre, (l'exotisme de Victor Segalen), de la rencontre affective et sensuelle de la diversité naît le métissage, une autre création du monde.
Au cœur de la relation transculturelle, gît et vit pour le thérapeute dans la tension à l'autre, le croisement de deux voyages : un point de tangence entre soi et le monde (Leiris 1996 : 902), point de tangence déjà exploré dans le voyage et remis à l'œuvre dans la relation thérapeutique. Lieu miroir et mise en contact avec ce qui il y a de plus intime en nous et de plus impénétrablement caché. De là jaillit un échec, celui de la réduction de l'altérité à quelque chose de parfaitement connu, et de cet échec, naît la création ethnologique, littéraire mais aussi thérapeutique.
BIBLIOGRAPHIE
Aaron S. Le non de Klara. Paris : Pocket ; 2002.
Bouvier N. (1982) Le poisson-scorpion. Paris : Folio ; 1996
Bouvier N, Vernet T. (1963) L'usage du monde, récit. Genève : Librairie Droz ; 1999.
Caratini S. Les non-dits de l'anthropologie. Paris : P.U.F. ; 2004.
Forest P. Sarinagara. Paris : Gallimard ; 2004.
Gibbal JM. Les génies du fleuve Voyage sur le Niger. Paris : Presses de la Renaissance ; 1988.
Kristeva J. Étrangers à nous-mêmes. Paris : Gallimard ; 1988.
Leiris M. L'âge d'homme. Paris : Gallimard ; 1939.
Leiris M. Miroir de l'Afrique. Paris : Gallimard ; 1996.
Laplantine F, Nouss A. Métissages de Arcimboldo à Zombi. Paris : Pauvert ;2001.
Les souvenirs d'un afrikaner à Paris, Jeanne d'Arc, la France et moi. Courrier International (751) : 48-9.
L'été avec Nicolas Bouvier, Le Suisse errant. Le Nouvel Observateur (15-21 juillet 2004) : 82-3.
Malinovski B. Journal d'ethnographe. Paris : Le Seuil ; 1985 (trad. fr.).
Urbain JD. Secrets de voyage Menteurs, imposteurs et autres voyageurs impossibles. Paris : Petite bibliothèque Payot ; 2003.
* Médecin-anthropologue, CHU de Bordeaux, association Mana, UMR5185, 91, cours d'Albret, 33000 Bordeaux, claire.mestre@chu-bordeaux.fr
(1) Tous les prénoms et noms des patients ont été modifiés
(2) Présentation à La Possession et ses aspects théâtraux chez les Ethiopiens de Gondar précédée de la Croyance aux génies zar en Ethiopie du Nord.
(3) Bouvier décide de voyager pour s'éloigner d'une éducation qui ne la pas rendu malheureux mais qui l'a étouffé. Son père met alors deux conditions à son errance : qu'il se débrouille et qu'il lui raconte ses voyages.
|