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© aiep - 20 novembre 2006 - www.clinique-transculturelle.org

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Pour citer cet article :
Mestre C, Moro MR. La France raciste ? Bobigny : Association Internationale d'EthnoPsychanalyse ; 2006. Available from : http://www.clinique-transculturelle.org/AIEPtextesenligne_mestre_moro_france_raciste.htm
La France raciste ?
Claire MESTRE*, Marie Rose MORO**
Un débat riche et violent s’est engagé en France sur la mémoire de l’esclavage. Elle charrie, non seulement les murmures de ceux qui ont souffert, mais aussi des questions importantes sur la façon dont on a construit notre récit national et notre République, en excluant d’autres mémoires qui pourtant sont vitales pour les descendants de l’esclavage (mais aussi pour ceux qui ont enduré le colonialisme) et qui revendiquent une amélioration de leur sort dans notre pays.
La violence des échanges nous contraint à réfléchir, et à écouter attentivement, ceux qui depuis longtemps, ont engagé cette réflexion, non sans passion. Les enjeux à l’œuvre sont de taille et devraient orienter notre regard d’abord sur nous-mêmes, et engager des nouvelles pistes de pratiques et de recherches.
La violence du débat
Pourquoi tant de violence ? Sans parler des excès qui, inévitablement, justifient de condamnations sans hésitation (nous pensons notamment aux prises de position du comique Dieudonné, mais il y en aurait d’autres…), la tournure du débat ressemble à une foire d’empoigne. Qui d’entre nous, pris dans un débat sur ces questions, n’a pas senti monter en lui une envie irrésistible de crier ? De se défendre ? Ou au contraire de se donner en exemple, etc. ? Ceci amène quelques réflexions : ce débat mobilise nos affects, et nous rappelle que la question de la confrontation à l’altérité est forcément difficile et source de violence.
En effet, la violence si on y réfléchit bien, est le signe que quelque chose de profond en nous est mobilisé, et pardessus tout, nos valeurs fondamentales, apprises et intériorisées depuis l’enfance et soudain prises en défaut, critiquées et malmenées. Alors quoi, notre fameuse devise « Liberté, Egalité, Fraternité » serait remise en question ? De plus, qui se permet de nous le dire ? En effet, ce débat met en lumière de façon très crue un impensé, celui des rapports de couleur, la « racialisation » de notre société (Vergès 2006). Les scientifiques et les politiques ont pensé et essayé d’agir sur les rapports socio économiques, difficilement sur les rapports de cultures ou de langues mais que nous proposent-ils pour penser les rapports de couleur ? La science, les sciences humaines sont bien muettes sur ce sujet et parfois on nous dit même qu’il ne faudrait pas poser le problème comme cela ou ne pas nommer les choses. Certains mots deviennent alors tabous : races, ethnies, couleur et même parfois cultures... Mais manifestement il ne suffit pas d’interdire les mots même si certains nous choquent : les races n’existent pas du point de vue génétique, les ethnies sont souvent artificielles tant il y a de métissages, les couleurs ne recouvrent pas de catégories et les cultures comme les ethnies se transforment et se métissent. Il faut décortiquer les implicites et nos propres réactions face à ces représentations souvent confuses.
Les paradoxes de notre République
Cet impensé a été maintes fois dénoncé à juste titre. Continuons sur le mot « race » : une proposition de loi a été faite en 2004, visant à supprimer le mot « race » de l’article premier de la Constitution, au moment même où cette question revient en force dans le discours des scientifiques, comme celui des associations… Il est vrai que la référence « race », fondée autrefois sur des références que l’on pensait biologiques, ramène dans nos mémoires des moments honteux de notre passé... Pourtant, il est utilisé sans complexes par les chercheurs anglo-saxons (français aussi de façon récente mais avec des guillemets), comme une notion socialement construite qui rassemble des questions sociales et culturelles, qu’en aucun cas elles remplacent. Le mot racisme permet de penser le traitement discriminatoire de la différence, le refus de reconnaître à l’autre sa position de sujet. Mais le terme de racialisation et donc de « race » permet de penser le traitement de la différence sans a priori.
Fassin (2006) dans un article dont on remarquera qu’il est écrit en anglais, pose la question du silence des anthropologues après les « événements » des banlieues, en lien dit-il avec la difficulté française à en finir avec le déni de l’importance de la discrimination raciale. Ces événements auront au moins eu comme effet positif la reconnaissance d’une société française post-coloniale. Cette position appelle à plus de recherches sur ces questions, et surtout qu’on puisse sortir d’une position frileuse, qui interdit aux chercheurs, imprégnés qu’ils sont de l’idéal universaliste du Siècle des Lumières, d’aborder les questions du rapport de couleur qui sont au cœur de notre société. Notre République s’arc bouterait-elle sur des valeurs universalistes, ignorant les inégalités qu’elle génère ?
C’est ainsi que les mots sont importants et que nommer, c’est faire exister, en l’occurrence une réalité difficile à admettre, ici en France : les rapports de couleur sont influents socialement. On ne peut ignorer que la représentation passe aussi par l’œil, et que la couleur noire traîne son lot d’images et de douleur qui s’enracine dans notre histoire…
Des voix de « l’extérieur »
Il est remarquable que le débat ait commencé après l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1998, grande fête qui aurait du rassembler et qui au contraire semble avoir touché un point sensible de notre République.
Les voix qui se sont élevées sont celles de militants associatifs, et le débat a permis d’entendre (enfin !) des écrivains, chercheurs, politiques, dont les voix n’étaient que des murmures… recouverts par le discours abolitionniste triomphant. Qui sont-ils ? Pour la plupart, elles viennent de « l’extérieur », de la « marge » de notre pays : de personnages des DOM et de ceux issus de l’immigration.
Le parcours de certains d’entre eux est digne d’un intérêt particulier, car il a emprunté des voies peu communes et devrait attiser notre curiosité. Nous en prendrons une à titre d’exemple : celle de Françoise Vergès, enseignante et chercheuse en sciences politiques, qui partie de La Réunion enseigne désormais aux USA et en Angleterre. Autre exemple : Pap Ndiaye, historien chercheur africain aux USA et en France. Ces chercheurs ont l’immense qualité d’avoir fait le détour dans le monde anglo-saxon et de pouvoir ainsi importer dans notre pays des moyens de penser.
Un autre exemple et non des moins connus : Edouard Glissant, écrivain et chercheur antillais, enseignant aux USA, connu par les spécialistes de la créolité et dont le discours et les concepts ont influencé toute une génération d’écrivains et de chercheurs antillais. Il ne devrait plus être « cantonné » à cette influence, tant sa longue réflexion peut apporter du grain à moudre pour l’ensemble de la société française. Nous aurions pu citer aussi la romancière et intellectuelle guadeloupéenne Maryse Condé, Présidente du comité pour la mémoire de l’esclavage, qui, ayant vécu en Afrique puis aux USA, est forte d’une expérience qui assume son origine, des déceptions et le refus d’être assignée à une communauté. Elle revendique clairement la nécessité de la reconnaissance de l’histoire du colonialisme et de l’esclavage, moment inévitable pour réparer la souffrance (1).
D’autres militants de la cause noire, moins illustres, sont aussi remarquables par leur origine. Car il est en effet difficile de ne pas avoir à décliner son parcours pour légitimer une parole encore fragile et menacée. Prenons l’exemple de Jean Claude Tchicaya sociologue, adjoint au maire de Bagneux, qui affirme « Ma couleur pose problème » (2). De mère martiniquaise et de père congolais, il est français, mais constate qu’il est traité différemment, malgré les lois françaises. Pour lui, le problème réside dans « l’intériorisation de représentations positives et négatives qui induisent des discriminations ». C’est à partir de cette affirmation qu’il a eu l’idée du collectif « Devoirs de mémoires ». Penser et agir, tel pourrait être sa devise.
Toute cette énumération n’aurait pas d’intérêt si elle ne nous indiquait pas une réalité, dérangeante certes, mais très stimulante : ces voix venues de « l’extérieur », disent que la France est raciste, qu’elle doit oser regarder son passé, mais aussi son présent et la façon dont certains, de part la couleur de leur peau sont discriminés. Ils amènent le débat, ils nous contraignent au débat et c’est cela l’enjeu fondamental de notre démocratie (3).
Les risques et les confusions
Pourtant ce débat est aussi semé d’embûches ! Nous l’avons dit, il traverse nos affects, nos mémoires et parfois nos choix. Qui au terme de reconnaissance, n’y a pas associé celui « repentance » ? Qui au terme de responsabilité, n’y a pas associé celui de « culpabilité » ? Ce débat est ancien, et le magnifique dialogue entre James Baldwin, l’écrivain noir américain, et Margaret Mead (1972), la chercheuse blanche américaine, n’a pas échappé, lui aussi, à ces douloureuses questions.
La confusion entrouvre la porte à tous les excès que sont la surenchère victimaire et la simplification de l’histoire. Le raccourci le plus extrême est celui qui associe mémoire de l’esclavage et communauté « noire », renvoyant le « Blanc » et le « Noir » dans un face à face accusateur, culpabilisant et haineux. C’est oublier que l’esclavage n’a pas concerné que les « noirs » et d’autres mémoires sont encore à découvrir, celle notamment des coolies (Torabully 2006), et qu’il ne peut expliquer à lui seul toutes les inégalités sociales et culturelles actuelles. C’est aussi supposer qu’il existerait un déterminisme de l’hérédité des souffrances. L’autre confusion que l’on devrait éviter est celle qui oppose histoire et mémoire, faisant de la première une source unique d’objectivité et la seconde une subjectivité ouverte à l’erreur. Leur dialectique devrait enrichir les positions (4).
Les enjeux
Les mots « noir », « race » sont des points de convergence qui relient des questions aussi différentes que celles des « banlieues », « esclavage », « colonisation », etc. (Senghors 2006) Ils ouvrent en effet sur de vastes sujets. Il y a matière à échanges, discussions et recherches, qui déjà existent dans notre société. Il est crucial d’y déceler les enjeux, qui seraient en particulier ceux du « vivre ensemble » et de la « diversité ». A cet égard, nous voudrions modestement souligner ce qui nous paraît intéressant et qui, bien sûr n’épuisera pas tout le débat qui est passionnant et stimulant. Et les médias en ont été un écho formidable. Parmi les voix qui se sont fait entendre, certaines nous ont apparu décisives. D’un point de philosophie politique, les recherches d’Edouard Glissant, auquel le Président de la République a confié la Présidence en vue de la création d’un centre national consacré à la traite et à l’esclavage, devraient pouvoir être connues également par des non spécialistes. Son point de vue de la Martinique pourrait éclairer les difficultés de notre société. A la transparence occidentale, il oppose le droit à une « multiplicité du Divers » (1997 : 14) car, dit-il, « l’Universel abstrait nous défigure » (ibid : 19). Son analyse implacable de l’obsession occidentale de l’Un, par la colonisation notamment, comme source de « dépossession » devrait éclairer les processus de domination et d’assimilation qui sont aussi à l’œuvre dans la métropole et qui génère violence et mépris. Renoncer à l’Un, c’est entrer en Relation, c’est-à-dire se relativiser.
Françoise Vergès, chercheuse en sciences politiques, appelle de ses vœux la levée du point aveugle de la société française. La discipline de l’histoire, nous dit-elle, n’a pas le monopole de la parole sur la compréhension de notre passé et la construction d’un récit national capable d’y intégrer ceux qui en sont actuellement exclus. On peut la croire avec la longue réflexion qu’elle nous livre, fruits de ses recherches à La Réunion et des ses échanges mondiaux.
Mais les enjeux ne sont pas que ceux de la pensée, ils sont aussi ceux de l’action et les associations, souvent en lien avec les chercheurs ont une place de choix. La démocratie exige aussi des rapports de force qui ne peuvent se faire sans laisser la place aux voix du monde citoyen. Ils sont ceux d’une politique qui offre à nos immigrants que leur culture ne soit pas que des « cultures du retirement » (5).
Quant à la recherche, elle doit avancer aussi dans des domaines qui restent inexplorés, nous pensons notamment à celui de la clinique dont on aurait tort de croire qu’elle est à l’abri des apories de notre société.
Les enjeux de cette réflexion sont majeurs en particulier aujourd’hui pour tous les enfants de migrants de part le monde qui tentent de réconcilier à l’intérieur d’eux des mondes clivés : ceux d’ici et de là-bas (Moro 2004). Passer de l’un au multiple est pour ces enfants une chance de survie créative tant à l’école que dans la société. Et les mouvements de révolte dans les banlieues à l’automne 2005 ont démontré si besoin était que ces questions non résolues mènent à la violence et à l’autodestruction.
A toutes ces questions et ces interrogations, il nous faut aussi pouvoir rêver avec Chamoiseau (6) de projets pour notre pays, qui harmoniserait les mémoires, et qui laisserait une place à l’autre, qui ne le désintégrerait pas. Le projet du métissage ne met ainsi pas tant en avant l’essence de l’autre que la relation avec lui, qui passe par le récit d’une histoire intime et collective.
BIBLIOGRAPHIE
Africultures 2006 ; (67) « Esclavage : enjeux d’hier à aujourd’hui ».
Fassin D. Riots in France and silent anthropologists. At anthropology today 2006 ; 22(1) :1-3.
Glissant E. Le discours antillais. Paris : Gallimard ; 1997.
Mead M, Baldwin J. Le racisme en question. Paris : Calman-Lévy ; 1972.
Moro MR. Enfants d’ici venus d’ailleurs. Paris : Hachette ; 2004.
Senghors R. Le surgissement d’une « question noire » en France. Esprit 2006 ; (321) : 5-19.
Torabully K. Esclaves et coolies : pour un rapprochement des mémoires. Africultures 2006 ; (67) : 1001-109.
Vergès F. La mémoire enchaînée questions sur l’esclavage. Paris : Albin Michel ; 2006.
* Médecin et anthropologue, CHU de Bordeaux, chercheur associé à l’UMR 5185 “ Société, santé et développement ”, chercheur associé à l’EA “ Unité de recherches : psychogenèse et psychopathologie. Recherches psychologiques, psychanalytiques et anthropologiques ” Université Paris 13.
(1) A l’origine Aimé Césaire a bien sûr rompu le silence en critiquant ouvertement le colonialisme, et par le biais de la négritude, a ouvert des champs de militantisme, d’écriture et de pensée.
(2) Dans le dossier « La France, l’esclavage et la colonisation, la question noire »,
Le Monde 2 du 20 août 2005.
(3) Voir à ce propos le formidable numéro d’Africultures sur « Esclavage : enjeux d’hier à aujourd’hui ».
(4) Voir l’interview de Benjamin Stora dans ce numéro.
(5) Expression tirée de la lettre ouverte au Mitre de l’Intérieur de la République Française des deux écrivains Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau.
(6) Chamoiseau P. J’ai fait un rêve. Le Nouvel Observateur, 19-25 janvier 2006 : 86-7.