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© aiep - 12 avril 2005 - www.clinique-transculturelle.org

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Pour citer cet article :
Mestre C. L'égalité pour tous : un mythe bon marché. L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2005 ; 6(1) "Cliniques du corps" : 7-11.
L'égalité pour tous : un mythe bon marché
Claire MESTRE *
Dans le prolongement des réflexions amorcées sur les questions de l'identité française dans L'autre, je me propose de passer au crible de la confrontation les débats qui ont parcouru nos médias sur la question de la « discrimination positive » aux observations du terrain auprès des populations migrantes rencontrées dans nos consultations et vivant dans une quartier de Bordeaux. Cette ville ne rencontre certes pas les problèmes des grandes agglomérations parisiennes par exemple, il n'empêche que les mécanismes de ce que l'on nomme discrimination y sont bien présents.
« Discrimination positive », drôle d'oxymoron qui semble d'emblée soulever une question sensible : notre « une et indivisible République » pourrait-elle supporter une telle remise en cause de ses principes d'égalité ? En effet, tout comme la question du voile des jeunes femmes musulmanes, la question a été fort débattue dans nos médias avec des positions très passionnelles et tranchées.
Rappelons rapidement l'enchaînement des déclarations et des principales réactions. Nicolas Sarkozy se prononce fin 2003 pour la nomination d'un « préfet musulman », souhaitant ainsi « privilégier l'intégration des musulmans en pratiquant une sorte de 'discrimination positive' ». Il reconnaissait ainsi l'inégalité d'un système touchant les populations les plus défavorisées et la capacité des « Musulmans » d'avoir des hauts fonctionnaires, des chercheurs, des médecins, des professeurs. Nombre de réactions se sont montrées d'emblée hostiles à un système rappelant l'« Affirmative Action » des USA, qui instaura dans les années soixante un traitement différentiel pour les minorités leur permettant d'accéder à des emplois, à des marchés publics ou des places à l'Université. Ces minorités ont toutes en commun d'avoir été victimes de discrimination. La confusion entre les notions de religion, de « race » (ou d'ethnie) a été également très fortement décriée, et suspectée de servir de paravent à la question sociale. Bébéar (1), figure du patronat français s'est laissé séduire, tandis que des intellectuels et des membres issus des populations migrantes s'insurgeaient contre lui, dénonçant la proposition clientéliste de Sarkozy, la faiblesse de la lutte contre les discriminations (négatives devrait-on dire ?), les effets néfastes d'une telle politique attisant les ressentiments des autres populations et la remise en cause des principes républicains qui ne reconnaissent ni la couleur de la peau, ni la religion, ni l'origine de ses citoyens (2). Alors comment reconnaître la réalité des fortes inégalités socioculturelles en France et penser une politique volontaire se donnant pour buts de crédibiliser notre République sur ses principes d'égalité pour tous ?
Cette polémique aura au moins eu le mérite de rappeler combien notre société sécrète des inégalités, fruit de la discrimination mais plus encore de barrières invisibles dont font les frais nombre de populations démunies sur le plan socio-économique dont les populations immigrées.
Les chiffres de la réussite au bac par exemple, démontrent sans conteste les très fortes inégalités qui touchent notre système scolaire. De manière générale, les enfants issus d'un milieu socialement supérieur réussissent mieux à l'école ; mais ce sont les enfants d'enseignants qui remportent la palme (3), démontrant qu'il ne suffit pas d'être socialement bien placés pour réussir, il faut également bien connaître le système et ses petites « combines ». Certes, des enfants de migrants peuvent réussir à l'instar d'un Azouz Begag qui affirme (4) « Je me suis réussi » et qu'il a pu « s'arracher aux griffes du nous », tout en reconnaissant que l'appartenance à un groupe entrave ou facilite. Peut-on en rester là ? Certains dispositifs de « discrimination positive » ont été créés dans les années 1980 qui s'appuient sur des territoires : ZEP (zones d'éducation prioritaire), ZUS (zones urbaines sensibles), cités dont les populations comptent généralement plus d'étrangers que la moyenne nationale (le triple). Ces mesures, de même que les politiques de la ville donnent plus de moyens à ces zones et visent sans conteste les populations immigrées sans les nommer. L'argument le plus solide en est l'équité contre une conception abstraite de l'égalité (5). Les résultats en sont mitigés mais pas négatifs conclut Francine Best : les écarts entre les ZEP et les autres établissements scolaires ne se sont pas creusés, même si les élèves de ZEP maîtrisent moins bien le français et les mathématiques. L'implication des familles, qui permettrait de contrecarrer la logique de corrélation entre échec scolaire et appartenance à un milieu modeste, est entravée par la mauvaise maîtrise de la langue française. La rencontre entre parents et école et l'aide auprès des parents pour susciter leur intérêt est un des voux de Madame Duru-Bellat universitaire connaissant bien l'institution scolaire.
Que constate-t-on sur le terrain ? Le terrain dont je parle est un quartier défavorisé de Bordeaux, le quartier du Lac, qui rassemble plus de 20 nationalités dont un quart sont d'origine hors Communauté Européenne. Il cumule précarité matérielle, et taux élevé d'échec scolaire. Une action associative (6) a été mise en place dont les buts sont la santé des femmes et l'aide éducative. Grâce à la bonne volonté du directeur du collège du quartier et des médiatrices de langues arabe et turque, des femmes migrantes ont pu le rencontrer et lui faire part de leur incompréhension des logiques du système scolaire, des éventuelles sanctions et orientations qui touchaient leurs enfants, sans pour autant les remettre en question. Un dialogue s'est installé dans la durée, permettant ainsi à la direction du collège d'expliquer, voire de juguler des conflits toujours grâce aux médiatrices. Et que demandent désormais ces femmes dont on pouvait fustiger leur manque d'intérêt pour l'école voire leur retrait « communautariste » (je pense notamment aux Turques) ? Elles demandent des cours d'alphabétisation pour elles-mêmes ! Belle leçon pour ceux qui dédaignent les médiations (7) sous prétexte qu'elles évitent les relations entre les professionnels et les familles. Les femmes ont pu reconnaître l'intérêt de parler le français dans la mesure où elles se sont senties interpellées dans la relation avec l'école. Ainsi, les partenariats entre parents et école incluant les problèmes de langue (8) sont certainement des voies à approfondir.
L'institution scolaire ne serait elle pas la partie la plus visible d'une inégalité qui touche beaucoup de secteurs de notre société ? Cette discrimination volontaire et non intentionnelle qui s'infiltre à tous les niveaux de notre société pourrait-elle expliquer certaines inégalités en matière d'accès aux soins qui touchent les populations étrangères et migrantes ? Bien sûr, cette question relève tout d'abord d'une volonté politique de proposer à tous une couverture sociale, principe qui a été gravement remis en question ces derniers temps (9). Nombre de chercheurs dénoncent également le risque de « culturaliser » un problème essentiellement social et de stigmatiser encore plus des populations déjà fortement en difficulté (10).
Là aussi que constate-t-on sur le terrain à Bordeaux ?
Notre travail de soin (11) auprès des populations étrangères et migrantes montre quotidiennement la difficulté des professionnels à accueillir des populations avec lesquelles ils ne peuvent correctement communiquer. Travaillant quotidiennement auprès de femmes étrangères ou migrantes enceintes, je peux témoigner de plusieurs formes de discrimination : celle qui touche les primo-arrivantes n'ayant pas de couverture sociale car ne pouvant justifier d'un temps suffisant sur le territoire français : l'institution peut les dissuader d'accoucher en France ou raccourcit de façon draconienne leur séjour à la maternité ; celle qui prive les femmes justifiant d'une AME ou CMU (Couverture Médicale Universelle), du choix de leur lieu d'accouchement, le secteur privé leur étant fermé ; celle qui enfin, ignore les paroles de celles qui sont sans moyen pour exprimer leurs angoisses devant une institution avare d'explications. La plupart du temps on ne peut parler d'actions volontairement discriminantes de la part des professionnels. Sur le plan de la santé mentale, je ne citerai que deux exemples : les lieux d'écoute et de soins pour des demandeurs d'asile souffrants sont très rares d'autant plus qu'ils ne parlent pas le français. Une de mes patientes m'expliquait combien son père harki avait été jugé comme sourd et avait été lourdement médicamenté alors que ni lui, ni sa famille ne comprenaient les interventions psychiatriques, qui n'avaient jamais tenu compte de leur histoire (12). Ainsi, la lutte contre l'exclusion sociale ne doit pas omettre l'exclusion culturelle, elles doivent s'arrimer l'une à l'autre.
La lutte contre la discrimination passe par des dispositifs qui n'ont pas encore fait la preuve complète de leur efficacité (13). La plus radicale serait idéalement un changement de nos représentations et de nos attitudes, qui passerait par une remise en cause des attitudes institutionnelles et la proposition éventuelle de lieux d'accueil tenant compte de la différence culturelle et de l'histoire migratoire. Il ne s'agit évidemment pas de proposer à chaque personne étrangère ou migrante ce soin différentiel, mais de repérer des situations où la langue, la compréhension du trajet migratoire et les représentations culturelles sont importantes pour le soin et pour la relation thérapeutique.
Cette question de la lutte contre la discrimination arrive après celle de la parité homme/femme, autre mesure de lutte contre des inégalités sexuelles cette fois, mais également sociales et culturelles. Nous pouvons méditer sur les questions que pose Françoise Héritier à propos de l'inégalité homme/femme et les appliquer à l'inégalité touchant les étrangers et migrants : quand un homme ou une femme de n'importe quelle religion ou origine représentera un homme ou une femme de n'importe quelle religion ou origine, alors on sera sûr d'avoir fait un grand pas dans la lutte contre toutes les discriminations. Et pour cela il n'est pas besoin de déclarations politiques tonitruantes mais une réelle volonté politique, institutionnelle et civique qui ne se cantonnerait pas seulement à un militantisme d'une poignée de personnes.
* Médecin, psychothérapeute, responsable d'une consultation de médecine interculturelle à Bordeaux, rédactrice en chef de la revue L'autre, E-mail : claire.mestre@wanadoo.fr
(1) Voir le rapport de l'Institut Montaigne, présidé par Claude Bébéar « Les oubliés de l'égalité des chances », sur le site www.insitutmontaigne.org.
(2) Parmi tous les chercheurs qui se sont prononcés sur la DP, citons Gwénaële Calvès et Eric Kesslassy pour leur éclaircissements bénéfiques.
(3) 74,3% des enfants d'enseignants ont obtenu leur bac général en 1995, dont 42,7% le bac S, le taux de réussite des enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures sont de 70,2% et de 37,7%, ceux des enfants d'ouvriers non qualifiés de 15,6% et 6,1% (Le Monde du 19 juin 2004).
(4) France-Culture du 12 décembre 2003.
(5) On peut lire d'autres innovations de traitement différentiel dans le Monde de l'Education, n°322, février 2004.
(6) Action intitulée « l'école des femmes » par l'association Mana, dont les buts sont le soin et la prévention auprès des populations migrantes. Elle est financée par le Conseil Général, la Mairie de Bordeaux, l'Etat (FASILD, PRAPS, Politique de la ville), le FSE (Fond Social Européen) et Sidaction.
(7) C'est le cas de François Dubet, sociologue, qui prône la mobilisation des familles.
(8) On pourrait y ajouter la valorisation de la culture parentale.
(9) Une réforme de fin 2003 a durci les conditions d'obtention de l'AME (aide médicale d'Etat). Ceci est dénoncé comme une « catastrophe » par nombre d'associations (voir le monde du 23 juin 2004).
(10) Voir pour la question du SIDA et de la migration, la revue Transcritptase, n°114, février/mars 2004.
(11) L'association Mana et l'hôpital ont une convention permettant l'existence d'une consultation de médecine transculturelle et d'une action de médiation avec la PASS (Permanence d'Accès aux soins de santé) de l'hôpital St-André.
(12) Ce type de témoignage existe aussi pour des soins plus « somatiques » : notre équipe rencontre parfois des patients très isolés, ne parlant pas le français malgré de longues années ici, et qui sont affolés devant des gestes qu'ils ne comprennent pas.
(13) Le numéro d'appel 114, mis à la disposition des victimes de « discrimination raciale » et les commissions départementales d'accès à la citoyenneté (CODAC) ont été dénoncés comme inefficaces (voir article « Laïcité et discriminations, derrière le voile », le Monde Diplomatique, février 2004).
BIBLIOGRAPHIE
Best F. L'échec scolaire. Paris : Que sais-je ? ; 1999.
Calvès G. « Les politiques de discrimination positive », Problèmes politiques et sociaux (n°822). Paris : La Documentation française ; 1999.
Héritier F. Masculin/féminin II. Dissoudre la hiérarchie. Paris : Odile Jacob ; 2002.
Keslassy E. De la discrimination positive. Paris : Bréal ; 2004.
Moro MR. Le voile des adolescentes. Le regard de celles qui le portent. L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2004 ; 5(2) "Bébés étranges, bébés sublimes" : 181-6.
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