Les hommes vivent en communautés et suivent des orientations générales qui répondent à leurs besoins personnels. Ils fabriquent ainsi l’Histoire dans laquelle ils se reconnaissent à la fois individuellement et comme groupes. Ce qui détermine chaque groupe et son orientation pour s’adapter aux circonstances, c’est le caractère cohérent, homogène de son mouvement qui se vérifie dans une bonne réponse aux situations de vie. Une mémoire collective se forme et les expériences se transmettent et se propagent. Une perspective d’évolution d’ensemble enrichit en retour la culture personnelle de chacun.
La famille est considérée comme un petit groupe de personnes identifiables liées par des liens affectifs et économiques. Devant la pathologie, il se présente schématiquement deux situations, en excluant les « folies à deux » décrites dès 1860 par Baillanger puis par Lasègue et Falret en 1877.
- Une personne est malade, et elle trouble plus ou moins le fonctionnement du groupe qui répond à la situation. Ou bien la famille prend en charge la personne, ou bien elle la rejette, ou bien la famille partage le malaise. En général, ces trois cas de figures s’imbriquent entre elles. L’architecture de la famille se modifie.
- La dynamique familiale comme groupe dysfonctionne dès le départ. Cela retentit sur les personnes qui la composent. Ou bien le groupe tente de redresser la situation en se réajustant, ou bien un ou plusieurs membres tentent d’y remédier, ou bien la personne quitte la famille.
Le Temps y est un facteur important car il rend objectif, le vécu subjectif du même espace sentimental.
On parle de culture familiale qui sert de références identificatoires pour façonner la personnalité de ses membres. Ainsi il y a des familles structurantes et des familles pathologiques ou pathogènes selon les manières de faire face aux frictions internes, aux situations extérieures ou de les créer, et selon les répercutions que cela a sur chacun de ses membres. Il existe une clinique familiale avec des symptômes semblables à ceux repérés chez les personnes : des peurs et angoisses, des modes défensifs phobiques ou des élaborations délirantes interprétatives, des tendances pessimistes et culpabilisantes, des hyperactivités aux expressions théâtrales…Des symptômes chroniques deviennent des modes de rapport au monde. Nous aurons ainsi des manières d’être et de vivre qui appartiennent à des familles et qui se transmettent à des générations par l’éducation. Les corps individuel, familial, social et culturel se relient. La notion d’héritage transgénérationel est à rapprocher de celle du Karma bouddhique.
Un autre phénomène connexe participe à la constitution des symptômes familiaux et à leurs développements. C’est la manière dont le parler et le discours apparaissent dans le message, la façon dont les attitudes explicites et implicites circulent dans le groupe ; et comment tout cela est repris par chaque membre pour communiquer avec l’autre à partir d’une interprétation personnelle.
Ainsi, par delà la psychologie de chaque individu, il existe des familles réputées normales. Pour d’autres, on pourrait les voir avec un fonctionnement névrotique, ou avec des attitudes plutôt psychotiques selon la manière de faire face à la réalité extérieure, à sa propre réalité en tant que groupe familial et face aux symptômes de ses membres. Notons que certaines familles fonctionnent sur un mode parfois pervers. Leur façon éducative de faire pourrait se résumer au final, par la formule « faire un mal pour un bien ». Enfin, parfois la pathologie familiale apparaît chez les enfants mais ne se voit pas chez les parents. C’est l’enfant dit enfant symptôme.
Nous voyons ainsi les interactions psychologiques entre l’individu et son groupe familial qui préfigurent deux approches thérapeutiques : celle du groupe comme système avec ses interactions internes, et celle d’être un ensemble capable d’avoir une représentation propre de lui-même.
La situation se présente différemment avec un grand groupe anonyme. On parle de foule. Les personnes sans se connaître, peuvent se reconnaître comme semblables dans une trilogie espace-temps-thème. Il n’y a pas de lien affectif organique identifiable comme dans une famille. Ses participants peuvent être reliés par un intérêt économique (être dans un même lieu ou avoir les mêmes conditions de travail), par un état affectif de circonstance (une émotion collective devant une catastrophe), par une occasion exceptionnelle, par une motivation collective forte. C’est très rare qu’un seul événement déclenche immédiatement l’agrégation spontanée des personnes en une foule en mouvement (une foule de badauds). Quand la foule devient une masse, elle porte en soi une certaine légitimité. Ses comportements et ses attitudes collectifs pas toujours homogènes, sont souvent compréhensibles, logiques, rationnels, adaptés, orientés. Le caractère passionnel est assez constant. On peut avoir des foules joyeuses. Dans une foule constituée, on se donne des « informations » structurées sous la forme d’affirmations ou de convictions. Il peut s’y former des opinions et des points de vue qui s’étendent comme une tache d’huile, faute de débats. Le mouvement de foule peut être aussi réactif, guidé par la peur et l’inquiétude, et être durable et important, révélateur de considérations plus profondes. D’une façon générale, les rumeurs peuvent aussi se constituer avec des vérités imaginaires qui troublent l’ordre public.
Cette dynamique démontre la dimension de la manipulation dans les mouvements de foule. Avec la foule, se posera la question du leader, d’un groupe meneur et des intentions politiques.
D’où, l’intérêt d’avoir de la transparence d’informations plus que de la rétention.
Jean Jacques Rousseau (1712-1778) avait été le premier à évoquer le caractère subjectif et immatériel des mouvements de foule. Mais ce sera Gustave Le Bon (1841-1931), médecin et sociologue français qui identifiera le phénomène. Il décrira dans « Psychologie des foules » (1895) les notions d’ « âme collective » et de « conscience collective » devant lesquelles la « conscience individuelle » cèdera. La toute nouvelle psychologie sociale se développera au 20e siècle avec la psychologie américaine dans l’analyse du comportement des ouvriers, des consommateurs puis de n’importe quel groupe de personnes, parfois avec des finalités douteuses.
Analysant ce mécanisme de la manipulation collective, Gustave Le Bon parlera plus tard de « personnalité faible » et de « personnalité forte ». Selon lui, la foule se constitue à partir des personnalités faibles qui devant un événement exceptionnelle ou une information grave, ne peuvent penser et prendre une décision autonome. Elles perdent ses capacités, son libre arbitre et cherchent des personnalités fortes capables de penser la situation et de diriger les événements en cours. Les chefs sont des orateurs et des êtres surhumains meneurs de foule. Cette conception était conforme à la pensée eugénique de l’époque qui considérait les rapports de différence et de diversité des personnes et des peuples comme des rapports de domination et de puissance. En l’occurrence, l’on était dans une idéologie sociale raciste qui prônait l’existence naturelle de races supérieures efficiences (les occidentaux) et celles inférieures stagnantes (les chinois et les indiens) ou en déclin (les africains, les amérindiens et les esquimaux).
A cette même époque, le terme de santé mentale n’existait pas. On employait le terme d’hygiène mentale dans les mêmes acceptations de l’hygiène sociale. Les manquements à cette hygiène créent des maladies, y compris la maladie mentale. La débilité, la névrose, la psychose étaient des maladies à fort déterminisme social. La dépression est une faiblesse de caractères. Le prototype du manque d’hygiène de vie était l’abus alcoolique et les troubles neuropsychiatriques de la syphilis. Inversement, on expérimentait aux USA la résistance des noirs au Tréponème inoculé. La différence entre névrose et psychose s’appréciait selon la force de la « personnalité », la profondeur des troubles et la conscience de la maladie. Ainsi, les foules malades pouvaient être étiquetées de « Hystérie collective » quand la théâtralité et l’explosion des symptômes comportementaux sont au premier plan sans être vraiment durables. Les « Psychoses collectives » semblent traduirent des états irrationnels au long cours, plus assourdis et plus difficilement abordables qui ne « s’autoguérissent » pas.
Certaines situations sont à la frontière de la névrose et la psychose collectives, entre la foule et la famille. C’est le cas des sectes telles qu’elles sont définies en France où l’on a vu des suicides collectifs. Ce serait la même configuration pour des suicides en groupe des adolescents dans un malaise d’existence incapable de faire le deuil du sentiment d’éternité de l’enfance.
Cette manière de décrire les symptômes collectifs à partir d’une grille de lecture de la psychiatrie de la personne adulte, n’est pas satisfaisante. En effet, elle relie les notions d’histoire et de structure de la personnalité qui ne peuvent servir de référentiel pour un collectif. Nous ne pouvons pas envisager – car ce n’est pas la réalité – qu’il existe des foules ou des groupes de populations névrosés ou psychotiques avec un passé historique chargé par rapport à une normalité. Jusque dans les années 1950 (chez Lévy-Bruhl par exemple) et avant l’avènement de l’anthropologie structurale (avec Lévi-Strauss), on pensait qu’il existe des nations – voire des continents culturels – naturellement performantes et innovantes (grâce à un Soi collectif fort) et d’autres déclinantes ou figées (à cause de l’envahissement par du Ça aveugle, ou bloquées par du Surmoi traditionaliste).
Actuellement, les termes de « Hystérie collective » et de « Psychose collective » sont utilisés par habitude, également pour rester descriptifs dans une phénoménologie du Corps Collectif à l’image du Corps Individuel. A ce titre, on trouve également dans la littérature, la classe de « Pathologie de masse de l’imaginaire individualiste ». Certains auteurs y regroupent des personnes présentant certains aspects du diagnostic d’ « État de stress post-traumatique » issu des vétérans de la guerre du Vietnam, ou du « Syndrome des Fatigues chroniques » identifié dans l’épuisement professionnel, ou du « Syndrome de la guerre du Golfe »…Il s’agit donc d’une approche médicale personnaliste d’un phénomène de groupe. D’autres auteurs préfèrent enfin qualifier ces états de « Pseudo hystérie collective ».
L’approche phénoménologie ouvre la porte à une approche épidémiologique et à une explication sociologique.
En juin 1999, dans une école belge, une quarantaine d’élèves sont hospitalisés après avoir bu du Coca Cola. Au départ, la boisson avait certes un mauvais goût. D’autres événements du même genre existent ça et là. En 2006, une vingtaine d’élèves dans la province vietnamienne de Tiên-Giang tombent malades de troubles digestifs. Un peu plus tôt, même phénomène dans le nord du pays. Au centre, quelques dizaines de collégiens s’évanouissent au moment du salut de drapeau devant leur nouveau directeur trop rigide. Aussi, on propose maintenant pour ce genre de pathologies collectives le terme de « Somatisation aiguë collective » ou « Mass sociogenic illness ». Les symptômes ne changent pas vraiment mais la nouvelle conception étiopathogénique offre d’autres manières de les prendre en charge. Les victimes n’ont en général pas d’antécédents psychopathologiques.
D’une façon générale, le traitement consiste à avoir des équipes formées à ce genre de situation d’urgence médico-sociale. L’intervention doit être rapide avec des protocoles rodés. D’une part, s’assurer que les conditions objectives sanitaires sont remplies notamment le respect des règlementations et des exécutions des travaux. Il faut faire un examen clinique et para clinique des personnes atteintes. Il est possible que des circonstances matérielles coexistent – dans les contaminations alimentaires ou les intoxications respiratoires notamment – et viennent s’imbriquer aux ressentis collectifs avec ses symptômes neuropsychiatriques. Ensuite, les équipes doivent faire face aux symptômes en considérant qu’il s’agit d’une réelle pathologie mentale à expressions somatiques. Les techniques de déconditionnement, de débriefing, de réassurance par des entretiens individuels et de groupe sont nécessaires. L’enquête épidémiologique est indispensable. Enfin, la valeur de l’information diffusée sur l’événement est fondamentale sans jamais omettre de clore l’événement.
La politique sanitaire de transparence est essentielle dans la clinique et l’explication du phénomène. Les attitudes de déni de l’importance de l’événement et une culpabilisation des victimes, sont responsables de la répétition de tels phénomènes.
Il s’agit d’abord d’une situation sanitaire, pas une situation de troubles de l’ordre public.
Bibliographie
Gaillard R. Psychoses collectives. Séminaire de psychiatrie biologique. Paris : Hôpital Sainte Anne. Tome 36 : pluralité et diversité des psychoses ; 2005-2006. p.191-210.
Luong CL. Psychologie politique de la citoyenneté, du patriotisme, de la mondialisation. Paris : L’Harmattan ; 2002.
* Psychiatre, Docteur en Psychologie. Chargé d’enseignement à l’Université Paris XIII. Président de l’Association scientifique franco-vietnamienne de psychiatrie et de psychologie médicale.