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© aiep - 19 novembre 2007 - www.clinique-transculturelle.org

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Pour citer cet article :
Géry M. J. moins un. Bobigny : Association Internationale d'EthnoPsychanalyse ; 2007. Available from : http://www.clinique-transculturelle.org/AIEPtextesenligne_gery_j_moins_un.htm
J. moins un
Marion GERY*
En préambule :
C'est en référence à « la petite mémoire (1) » terme proposé par l'artiste Luc Boltanski que j'ai écrit ce texte et c'est en qualité d'objet partageable entre vous et moi, nous et eux, et bien sûr « toi » et « moi » que j'ai souhaité le rendre visible.
*************************
Cela fait plusieurs nuits que tu te plains de ne plus t'endormir ; quelles frayeurs se sont donc emparées de toi ?
La date de ton retour est maintenant très proche, et toi qui comptais les jours tu sais qu'il ne nous en reste plus qu'un pour cheminer ensemble !
Pourtant tu as pris confiance en toi maintenant et c'est avec détermination que tu es partie pédaler joyeusement ce matin en direction de ce « vide-grenier (2) » dominical aixois dont tu raffoles tant et auquel tu te rends seule.
As-tu conscience que tu perpétues ainsi à ta façon une relation de dons et d'échanges entre nos deux rives ?
Je n'ai jamais encore l'occasion de te parler de la fascination que j'avais pour l'artiste Luc Boltanski (je craignais peut-être que tu ne me regardes d'un air un peu moqueur, toi qui pense que tous les Français aiment « les choses de l'art » !)
Cet artiste a utilisé pour certaines de ces œuvres des milliers et des tonnes de vêtements usagés, parce que pour lui qui travaille sur le thème de l'identité perdue, c'est la preuve qu'il y a eu quelqu'un, avant.
Un vêtement qui n'a plus de propriétaire renvoie à l'absence du sujet. Il sent d'ailleurs encore souvent l'odeur, les traces du corps qui l'a temporairement habité. Heureusement un nouvel acquéreur qui ne connaît rien de cette histoire là, va pouvoir lui redonner vie et l'inscrire dans un processus de continuité et d'échange. Porter un vêtement qui a appartenu antérieurement à une personne procure aussi du plaisir ; plaisir augmenté pour certains par le fait que cet objet ne leur est pas familier ou qu'il vient d'ailleurs (sa rareté fera son charme). N'en est-il pas souvent ainsi de nos souvenirs de voyage ?
Je disais donc que notre compagnonnage, allait temporairement se suspendre au creux de cette première ligne droite que j'avais inventée pour « toi » que je ne connaissais pas encore.
Bien sûr j'avais pris quelques précautions et tu es venue jusqu'ici « recommandée ». Tu m'as même racontée que tu avais beaucoup été questionnée sur tes motivations et que tu avais craint que ton niveau de français soit insuffisant pour communiquer.
Moi je ne me suis jamais inquiétée, j'ai laissé faire.
De quel droit intervenir dans un quelconque choix ?
Tu ne pouvais que convenir.
Je pouvais néanmoins deviner par avance que la rencontre avec la jeune fille de Hanoï qui accepterait de s'expatrier trois mois à Marseille pour habiter dans une famille française, s'immerger dans une autre langue et travailler en qualité de psychologue au sein de dispositifs cliniques vraisemblablement très différents des siens ne pourrait être que « passionnante».
Tu as vingt-cinq ans, tu ne vis plus avec ta famille, tu t'inquiètes de ne pas être encore mariée, d'autant que ta plus jeune sœur a déjà un mari et un enfant.
Tu finis par me confier que partir cela allait être aussi l'occasion de réfléchir à tes engagements et à tes projets.
Tu as fait quatre ans d'études, ce qui correspond en France à une licence. Tu m'as fait voir ton programme de psychologie et j'ai vu que les cours y étaient variés (Histoire du communisme, éthique…).
Tu es une jeune diplômée. Ta mère ne comprend pas (comme beaucoup d'autres personnes au Vietnam me dis-tu), le choix du métier que tu as fait et qui est encore peu répandu (3).
Tu travailles depuis un an au sein d'une fondation qui accueille des enfants porteurs de handicaps ou en difficultés.
Tu me dis que dans le cadre de la Fondation (4) tu reçois ces enfants seuls sur un temps long (deux heures et plus) dans une pièce où « ils peuvent tout faire ».
Tu me donnes des exemples et je comprends qu'il s'agit de toute la gamme des émotions que ces enfants sont en droit d'exprimer même si cela passe par des actes de destruction des objets.
Tu ajoutes que tu es fatiguée souvent après le travail et que tu n'as pas toujours la possibilité de parler de ce qu'il s'est passé avec les enfants.
Tu disposes d'un jour par semaine pour te reposer et de vacances durant la fête du Têt et l'été.
De mon côté, je suis une femme d'âge mûre qui s'est formée tôt à la psychologie mais qui a commencé d'exercer ce métier à l'âge de trente-cinq ans puisque j'ai travaillé préalablement dans le champ de l'éducation spécialisée et dans celui de la pédagogie spécialisée. Je pensais manquer de maturité et ne pas disposer d'expérience de vie suffisante. Il me semblait par ailleurs impensable de travailler dans le secteur clinique sans avoir entrepris une longue psychanalyse.
Je suis donc nourrie de psychanalyse puis de clinique transculturelle.
Je travaille en consultation ambulatoire (5), en service d'éducation spécialisée et en soins à domicile (6). Je suis insérée dans une équipe pluridisciplinaire sous la responsabilité d'un médecin. J'accorde une grande importance au travail avec les familles et je rencontre régulièrement des enfants dans le cadre d'entretiens à visée psychothérapeutique.
J'ai accepté de travailler sous ton regard constant, cela ne me pose pas de problème et cela ne se fait bien entendu qu'après accord des intéressés.
Je vais pendant le temps de ton séjour fêter mes cinquante ans, ce qui est une étape de vie et rend pour moi plus prégnante la question de la transmission.
Je suis entourée d'une famille recomposée avec un mari et quatre enfants. Je vis et travaille à 900 Km de ma ville natale (Paris)
Ma maison est suffisamment grande pour t'accueillir, je t'ai réservé une chambre calme et claire qui donne sur le jardin.
Tu as accepté de venir trois mois vivre avec nous et travailler à Marseille, je trouve cela courageux.
Tu es égale d'humeur, volontaire, réfléchie, réservée et très observatrice.
Tu ne te mets pas dans des situations qui ne te conviennent pas et tu sais dire « j'adore » en serrant tes bras contre ton corps, ce qui m'amène parfois à rire, ou « je n'aime pas » en insistant sur le pas, en fronçant les sourcils et en secouant la tête négativement.
Je ne t'ai jamais entendu élever la voix.
Sous notre pont, ne coule pas la Seine mais nos discussions débat, et quelques secrets.
Un nouveau pont, invisible jusqu'à aujourd'hui est donc en chantier entre Hanoï (7) sise sur la rive droite du fleuve rouge (8) (Song Hong) et Marseille, Massalia, Marshilo prodigieux théâtre de l'histoire de la méditerranée (9).
Je pourrais tout à fait m'amuser à revendiquer l'antériorité de ces liens que nous cherchons à créer en me référant à cette légende qui voulait que le jour même de l'arrivée des Grecs dans la cité phocéenne méditerranéenne ait eu lieu le mariage de la Ligure Gyptis, fille du roi de Nann, avec un de ses multiples prétendants. Giptis en choisissant le Grec Protis pour époux, ne légitimait-elle pas cet attrait pour l' « Autre », venu d'ailleurs de manière pacifiste ?
Bien évidemment comme dans chaque histoire, tout n'est pas venu « comme ça »d'un coup.
Serait-ce un présage ?
Ou plus raisonnablement les ingrédients de ma curiosité, de mon étonnement puis de ma conviction et de ma détermination qui ont permis que ce projet advienne et puisse se poursuivre sous d'autres formes ?
Je retracerais donc les premières figures de ce désir peu éloigné il faut le dire de la fascination que j'éprouve pour l'histoire d'un pays que je me représentais, de par mes lectures, comme le lieu de rencontre par excellence des cultures indienne et chinoise.
Il fallait donc que j'aille voir « en direct » cette terre qui porte tant d'inaltérables témoignages du passé : glorieux champ de bataille témoins d'une lutte millénaire contre l'envahisseur chinois, vestiges de brillantes civilisations (thalassocratie de Funan, royaume indianisé du Champa) et capitales des dynasties nationales qui s'étaient épanouis bien avant l'arrivée des colonisateurs français, montée du communisme et engagement américain dans un tragique conflit.
De Marseille à Hanoï en passant par Bangkok je me suis donc décidée l'été dernier, après accord familial à partir seule dans ce lointain pays du dragon (10) dont j'ignorais tout.
J'y ai rencontré tôt le matin les habitants de Hanoï qui se retrouvaient sur les bords du lac de l'Epée restituée (11) (Ho Hoan Kiem) pour faire leur gymnastique avant de vaquer à leurs occupations.
Les soirs de fête je les ai vus qui s'y réunissaient pour mille et une choses : jouer au badminton, manger le pho (12) qui est un de leurs mets favoris, parler, jouer de la musique.
Je me suis aussi promenée des heures durant dans la 366 Pho Phung, vieux quartier commerçant aux rues étroites remontant à plus de six siècles. Chaque rue y était traditionnellement le siège d'une corporation, souvent originaire d'un village du delta, et portait le nom des marchandises qui y sont vendues ( hang signifie « marchandises ») Ainsi Hang Bo est la rue des paniers, Hang But la rue des brosses, Hang Bac, la rue des autels votifs et bannières et ainsi de suite. Chacune de ses rues s'organisant autour d'un Dihn (13) (maison communale) qui constituait l'édifice le plus important du village dont ils occupaient le plus beau site.
Au détour de ces ruelles j'ai rencontré deux jeunes stagiaires françaises en stage de psychologie (14) pour trois mois à l'Institut de Hanoï.
J'ai bien aimé leur spontanéité et me suis montrée sensible à leurs préoccupations. Comment intervenir dans un pays différent du vôtre en qualité de psychologue dans un lieu spécifique d'accueil pour des enfants psychiquement troublés dans le cadre d'un projet non défini en votre présence ?
Une fois le contexte explicité : dans cette structure des enfants (nous en voyons une quinzaine) en grande souffrance psychologique sont rassemblés pour la journée, et placés sous la responsabilité d'un personnel bienveillant mais non familiarisés avec les troubles graves du développement.
Nous avions la chance d'avoir avec nous une interprète qui est étudiante en psychologie et grâce à laquelle nous allions pouvoir communiquer les grandes lignes d'un atelier de groupe que nous souhaitions proposer pour quelques enfants du centre.
S'il était difficile au départ pour la responsable de cette structure de comprendre pourquoi tous les enfants ne pouvaient pas en bénéficier, nous cherchions à attirer l'attention du personnel sur les différences de structure de certains enfants notamment ceux qui se situaient plutôt sur un versant de grande inhibition et qui communiquaient peu avec leur entourage affichant une position d'indifférence à leur environnement.
A ce stade de la réflexion toutes les observations des membres du personnel étaient éminemment précieuses
Ce projet s'est donc élaboré avec l'ensemble du personnel encadrant et a trouvé sa pertinence dans la proposition d'un dispositif ponctuel d'une action recherche permettant dans le temps de parole instituée qui devait suivre, d'évoquer les troubles des enfants en utilisant une terminologie psychologiques appropriée (troubles du caractère, troubles cognitifs, trouble grave de la communication). La définition d'un cadre contenant avait été explicitée sous la forme du choix d'une durée de séance (trois quart d'heure) et de l'identification des différentes phases de son déroulement (temps d'accueil et de présentation de chacun des membres du groupe, temps créatif, temps de séparation puis temps de partage de ce vécu réservé aux encadrants et aux membres du personnel intéressés par cette expérience).
Ainsi la mise à disposition pour les enfants, pendant 9 séance d'un cadre de travail groupal centré sur une activité créative (peinture) aura permis aux encadrants d'observer et de comprendre les différents mécanismes de défenses à l'œuvre chez ces enfants psychiquement troublés (absence de la fonction symbolique, recours à divers rituels, comportements de retraits, réactions agressives, particularités langagières).
L'accord des parents des enfants concernés paraissant dans ce contexte essentiel.
J'ai été particulièrement sensible au fait que la directrice de l'établissement qui a contribué à créer ce lieu (elle avait eu elle-même à s'occuper de son fils gravement handicapé aujourd'hui adulte) nous ait entièrement fait confiance et qu'elle ait pu à différentes reprises exprimer tout l'intérêt qu'elle ressentait à pouvoir proposer aux enfants du centre ce type d'atelier.
Cette expérience a aussi été pour Mme M. l'occasion de nous faire part de toute la colère qu'elle avait ressentie face à une personne qui s'était présentée récemment dans son institution comme une analyste d'enfants et s'était autorisée, de son propre chef à s'entretenir seule avec eux. Après les avoir fait dessiner en relation duelle, elle n'avait pas jugé opportun d'en faire le retour à l'équipe.
(Cette personne était en effet repartie comme elle était venue, sans prévenir et sans rendre compte de son intervention auprès des enfants).
Aussi Mme M. avait-elle eu l'impression qu'on lui avait, selon ses propres mots « volé » quelque chose.
Après avoir animé trois ateliers de peinture avec les deux jeunes stagiaires mandatées par l'Ecole des Psychologues Praticiens et après avoir familiarisé l'équipe avec le dispositif je suis partie selon mes projets voyager dans les communautés installées au nord du Vietnam (15).
Je crois bien que c'est cette expérience dans ce lieu d'accueil qui a été à l'origine de mon désir d'accueillir à mon tour une jeune professionnelle psychologue vietnamienne au sein de mon propre établissement.
L'appropriation par tous de ce dispositif et l'analyse des données cliniques recueillies par l'ensemble de l'équipe m'a paru témoigner de l'intérêt de cette entreprise.
De cette expérience est née pour ma part, l'intime conviction de vouloir revenir au Vietnam dès que possible afin d'affiner ce type de dispositifs (en réfléchissant notamment à la place faite aux familles).
De cette expérience est donc probablement née la suggestion faite à mon propre établissement de soins dès mon retour, (16) d'offrir la possibilité d'accueillir une jeune professionnelle vietnamienne en France pour une période de trois mois afin de travailler conjointement encore plus précisément sur les différentes modalités de soins, d'accompagnements, et de suivis, en direction d'enfants psychiquement troublés.
Cette jeune professionnelle est arrivée le 12 mars et elle est repartie le 12 juin.
J'ai donc accepté de travailler constamment sous ton regard.
Voici en, quelques mots mon ressenti :
Tu t'es montrée discrète, mais je t'ai sentie toujours présente.
Tu as accepté spontanément et très exceptionnellement de ne pas assister à certains entretiens avec certains adolescents que je recevais hebdomadairement (cela t'a permis du coup d'aller assister à d'autres consultations avec des professionnels de l'équipe)
Les enfants t'ont parfois sollicitée directement : ils venaient te monter un dessin, te questionnaient sur ta provenance.
Nous avons souvent aidé les enfants à repérer sur la carte du monde ce petit pays en forme de dragon qui est le tien, les enfants aimaient bien la manière dont tu te présentais.
C'était pour certains biens sûr l'occasion de s'interroger sur leur propre parcours migratoire, car Marseille tu l'as constaté est une ville méditerranéenne cosmopolite, métissée, proche de l'Algérie, de la Tunisie, du Maroc.
Tu as également beaucoup rencontré d'enfants comoriens et tu as découvert les liens particuliers qui reliaient les Comores à la France (17) (Mayotte au moment de l'indépendance contrairement aux autres îles a choisit de rester française) ce qui explique en partie pourquoi Marseille après Paris est la deuxième terre d'accueil de ces familles qui y migrent dans l'espoir d'une vie meilleure alors qu'elles ne sont pas toujours bien reçues dans nos écoles (18) et par nos institutions.
Les motifs de consultations t'ont peut-être parus parfois futiles : enfants opposants ou parents en difficultés narcissiquement blessés par un enfant qui ne correspondant à l'idée qu'ils se font de l'enfant idéal et qu'ils doivent parfois élever seul quand les familles sont dissociées (19).
Tu as compris que dans les consultations les parents s'accordaient parfois beaucoup de droits sur leurs enfants, tu t'es peut-être si cette légitimité tant revendiquée était liée au prix de les avoir autant désirés ?
Tu as peut-être reçue avec moi des enfants qui souffraient d'être trop aimés ?
Tu as aussi rencontré des enfants trop ignorant de leurs histoires familiales ?
Tu as vu l'effet du non-dit et des secrets familiaux sur la construction de, l'estime de soi des enfants.
Parfois tu disais alors dans un demi-sourire « bizarre » mais tu les regardais toujours avec tendresse et intérêt.
Je crois que tu aurais peut-être parfois voulu leur laisser plus de liberté et tu as été surprise peut-être de me voir interrompre certaines séances si l'enfant sortait sans prévenir ou sans intention précise de la pièce ; en d'autres termes s'il ne pouvait respecter le cadre de travail psychothérapeutique qui s'inscrit dans des règles précises.
Tu m'as dit assez rapidement ton étonnement sur la durée des séances : une demi-heure cela te paraissait bien peu pour prendre le temps de rencontrer ces enfants.
Et que penser encore de ces journées de consultation où nous avions reçu une dizaine d'enfants ou de parents sans ‘interrompre, toujours avec cette peur de déborder, de faire attendre ou de se sentir subitement fatigué.
Tu m'as souvent vu prendre des notes, mais tu as vu que les enfants faisaient peu de commentaires à ce sujet et que je leur avais expliqué que c'était « ma façon » de les écouter afin de pouvoir reprendre ultérieurement si besoin leurs propos, pointant ainsi avec eux quelques différences significatives de leur évolution.
Tu m'as toujours vu conserver jalousement leurs dessins, qu'ils retrouvaient d'une séance à l'autre avec plaisir (certains voulaient l'emporter et tu m'as vu tenir bon avec ces enfants qui n'auraient pas voulu laisser aucune trace).
Tu m'as vu travailler sur l'organisation familiale et croiser des données anthropologiques ou sociologiques, je voulais toujours comprendre une situation sous différents angles et varier les points de vue tu auras remarqué que j'aimais bien m'attarder sur la façon dont les enfants avaient été nommés et que j'avais pour cela quelques livres sur le sujet)
Tu m'as vu travailler à trois reprises avec une interprète et accorder un statut particulier à la langue du cœur, celle qui dit les souffrances, celle que l'on appelle la langue première et dont les parents se sont servis pour décrire le monde à leurs enfants.
Tu m'as vu parfois très émue (20) par certaines situations et peut-être impuissante quand je sentais que les conditions sociales étaient telles que les parents vivaient constamment dans l'insécurité ou l'urgence (21).
Tu m'as sentie aussi en désaccord avec certains membres de l'équipe et tu as senti la difficulté parfois de travailler ensemble autour d'une enfant.
Quoi qu'il en soit tu as toujours été très respectueuse et je pense que ta présence m'a aussi aidée et soutenue notamment dans ces moments que nous nous accordions pour parler des enfants et du travail que nous menions avec eux.
J'ai adoré par ailleurs te voir plonger dans les livres avec délices. Mais comment as-tu pu toi qui a une si mauvaise vue, lire avec autant d'acharnement autant d'ouvrages théoriques compliqués ?
Et te yeux qui brillaient en parlant du complexe d'Oedipe et en commentant ravie de cette découverte « mais c'est très intéressant !», comment un Vietnamien souvent enfant unique voit-il ce tentatives de rapprochement d'un enfant avec les parents de sexe opposé ?
Et lorsque naissent deux enfants de sexe féminin qu'elles incidence cela a-t-il sur le couple parental qui pour assurer sa vieillesse a besoin d'un garçon ?
Tu te souviens de ces repas sur l'heure de midi qui provoquaient souvent des commentaires et que nous composions parfois au dernier moment puisque nous traversions chaque matin le marché du soleil à des prix défiant toute concurrence, des crudités, toutes sortes de fruits et du bon pain rond à la semoule (tu aimais bien aussi le pain que je faisais moi-même à la maison).
Mais si nous inversions les rôles, quelles sortes de questions devrais-je avoir présentes à l'esprit dans le cadre d'un entretien pour favoriser le passage entre nos deux mondes d'appartenance
Et serais-je d'ailleurs en qualité « d'étrangère » autorisée à les poser ?
Comment travaillerais-je à mon tour chez toi sans connaître les représentations de la maladie et plus généralement des infortunes au Vietnam où résonne encore aujourd'hui si fort chez les enfants le souvenir des malheurs qui les ont successivement frappés ?
De même qu'il me faudrait comprendre de quelles manières les religions héritées de l'empire du Milieu ont aussi pu influencer les représentations de certains malheurs comme des décès inattendus, les naissances d'enfants «différents », l'absence de fils, un évènement traumatique (22).
Pour prendre un exemple et le développer juste un peu je me demande en effet aujourd'hui quelle place les familles vietnamiennes accordent-elles au culte des ancêtres dont l'existence est millénaire et qui repose sur la croyance selon laquelle les ancêtres continueraient à vivre parmi leurs descendants ?
Quel est le rôle joué par le confucianisme qui insiste entre autre, sur la notion de piété filiale « hieu » ?
Les ancêtres n'accorderont-ils protection et bien être qu'à leurs descendants qui les ont honorés et qui ont entretenu leurs tombes (23) ?
Si Le culte des ancêtres est assuré par le descendant le plus âgé de la branche aînée du clan, que se passe-t-il lorsqu'on a « oublié » d'informer les ancêtres sur une naissance, un décès, ou un évènement important dans la vie de ce clan ? Est-ce rattrapable et par qui ?
Dans quelles conditions manquer d'honorer la mémoire de ses ancêtres est-il considéré comme un grave acte d'impiété filiale, classé parmi les « six crimes atroces « ?
Le culte des ancêtres exige-t-il vraiment par ailleurs que tout doive se marier afin d'avoir un fils sans lequel il ne pourrait plus assurer la pérennité du rite ?
Qu'advient-il enfin quand ces rites qui renforcent la notion de clan familial ( ho ou mac ) et sont au fondement du système social vietnamien ne sont pas respectés ?
Et pour prendre un second exemple quelles sont également les interprétations des infortunes dans le triple cadre religieux, ces trois systèmes philosophiques appelés Tam Giao ? (confucianisme, taoïsme, bouddhisme) qui modèlent la mentalité vietnamienne ?
Comment chaque personne se situe-t-elle et comment s'y réfère-t-elle ?
Quel est le rôle de la transmission dans ce domaine ?
Comment cette transmission s'accorde-t-elle avec l'histoire individuelle de chacun ?
Et pour conclure :
Tous ces éléments d'ordre anthropologiques sont actuellement au fondement de mon questionnement sur les représentations de la maladie psychique au Vietnam.
De multiples références en effet semblent s'interpénétrer ailleurs comme ici pour penser les difficultés de l'existence.
Les recours à différents cultes pour éloigner les mauvais génies souvent responsables des désordres sont très nombreux.
Ainsi en est-t-il aussi de la nature et plus particulièrement de certains animaux dotés au Vietnam de pouvoirs naturels comme le dragon (symbole de vertu et de droiture), le phénix (symbole de grâce et d'immortalité), la licorne (symbole annonciateur de bonheur).
Ces animaux doivent être vénérés pour celui qui ne veut pas risquer de s'exposer.
Je conterai pour finir cette anecdote qui m'a été enseignée par un ancien que j'avais rencontré au Vietnam dans un temple.
Elle est significative à mon sens de toute la richesse et finesse de la personnalité vietnamienne.
« Au début du XVème siècle, la Chine envahit le Vietnam.
L'armée chinoise fut sévèrement battue par les Vietnamiens.
Plutôt que de passer les prisonniers au fil de l'épée, pratique fort courante à l'époque, l'empereur Le Loi préféra présenter ses excuses à l'empereur de Chine, pour avoir défait ses troupes, négocia un traité de paix avec son puissant voisin et renvoya les vaincus dans leur pays en mettant à leur disposition des chevaux et des navires.
Le Loi savait parfaitement que sa victoire, aussi éclatante fut-elle n'était jamais que temporaire, et que son pays serait toujours sous la menace chinoise.
Ce en quoi l'avenir lui donna raison ».
Comment comprendre cette histoire.
S'agit-il d'une position pragmatique face à l'inévitable ?
Ou d'une volonté de poursuivre son but patiemment, tout en conservant cette capacité de faire volte-face si nécessaire (24) sans passer par l'inhibition trop fréquemment liée à la peur de perdre la face ?
Ces sont avec toutes ces questions en suspens que j'ai choisi de temporairement clore mon propos.
* Marion Géry, psychologue clinicienne, exerçant son métier dans le cadre d'une consultation ambulatoire à Marseille. Ce texte a été écrit en juin 2007, et commencé la veille du départ de Lê Thi Bui, d'où le titre J-1.
(1) La petite mémoire selon Luc Boltanski est « le petit savoir que l'on a sur les gens, sur les choses …cette masse de petites choses qui fait que l'on est différent les uns des autres ». Devoir de mémoire, droit à l'oubli sous la direction de Thomas Ferenczi, Editions Complexe, 2002, p. 264.
(2) Les « vide-grenier » sont devenus très populaires en province ; ils permettent à ceux qui s'y inscrivent de vendre des habits et différents objets à bas prix.
(3) La première génération des psychologues vietnamiens diplômés date de l'année 2005.
(4) La fondation NT est à la fois un lieu de recherche, de formation et de consultations pour des enfants et leurs familles. Elle a été créée une quinzaine d'années par un médecin vietnamien formé en France. Actuellement depuis son décès, sa femme qui est psychologue dirige ce centre.
(5) C.M.P.P qui accueille des enfants et des familles qui consultent de leur propre chef (parfois adressés par d'autres professionnels ou institutions).
(6) S.E.S.S.A.D qui accueille des enfants qui ont des troubles du caractère et du comportement et qui sont orientés vers ce service par la maison du handicap.
(7) Hanoï, la capitale du Vietnam unifié signifie « en deça » (noï) « du fleuve ».
(8) Le fleuve Rouge (1150km) prend sa source dans la province chinoise de Yunnan puis coule dans le nord du Vietnam avant de se jeter dans le golfe du Tonkin. En période de crue son débit peut atteindre 30.000 m3 par seconde et sa charge alluvionnaire 3 kgs par mètre cube. Pour se protéger de ses crues, les Vietnamiens ont construits dès le XIIème siècle un système de d igues qui est toujours en place. Les alluvions rouge brique qui ont valu son nom au fleuve font progresser le delta de 80 m par an.
(9) En -600, des Grecs arrivant de Phocée (Asie Mineure) décidèrent de s'installer dans ce havre bien abrité.
(10) Certains géographes imaginatifs ont comparé les trois grandes régions du Vietnam –le Bac Bo au nord (Tonkin), le Trung Bo, ou Centre (Annam), et le Nam Bo ou Sud, (l'ancienne Cochinchine)- à un dragon.
(11) Ce Petit Lac se niche au cœur de la vieille ville. Selon une légende, un pêcheur nommé Le Loi (qui devait devenir en 1428 l'empereur Le Thai To) reçut du génie du lac, la Tortue d'or, une épée magique pour combattre les Ming. Après avoir libéré le paya au terme de dix ans de luttes, il se rendit un jour en barque sur le lac pour restituer l'arme. La Tortue d'or apparût à la surface et s'empara de l'épée qu'il brandissait au dessus de l'eau. Un petit stupa, la tour de la Tortue (Thap Rua) fut édifié au XVII è siècle sur l'île du même nom pour commémorer cet évènement On prétend qu'une tortue géante vit toujours dans le lac et qu'on la voit parfois sortir de l'eau.
(12) Le pho inventé dans la région de Hanoï est un bouillon de viande aux nouilles de riz et à la viande qui est servi partout et à toute heure.
(13) Les dihn étaient à la fois des temples consacrés aux génies tutélaires de la communauté, des lieux de réunion où les notables discutaient de leurs affaires, ainsi que des salles des fêtes et des banquets. Ils furent transformés pendant la période communiste en écoles ou en logements.
(14) Depuis plusieurs années l'Ecole des Psychologues praticiens qui dispense des cours de psychologie et prépare ses élèves aux métiers de la psychologie collabore avec des institutions vietnamiennes et offre régulièrement à des stagiaires de niveau M1 qui le désire la possibilité de s'expatrier trois mois dans ce pays à Saigon et à Hanoï.
(15) Quelques mois après, j'ai eu l'occasion une fois rentrée en France, de parler avec l'une de ces deux jeunes stagiaires qui m'a raconté avec une grand plaisir le succès qu'avait eu ce dispositif qui s'était prolongé dans un second temps d'une série d'entretiens avec les familles des enfants qui avaient participés à cet atelier.
(16) J'ai pris un rendez-vous avec mon directeur général pour parler de mon expérience au Vietnam, de mon désir de la renouveler et d'accueillir une stagiaire de Hanoï. Je dois dire que ces propos ont été bien accueillis et que j'ai été soutenue dans cette démarche.
(17) Dès leur arrivée à Marseille, les familles comoriennes sont accueillies par des représentants de leur association de village qui les assurent de leur protection et de leur aide. Jusqu'à présent ces communautés étaient très soudées mais actuellement cela change.
(18) Les enseignants des écoles disent souvent que les enfants ont des difficultés parce qu'ils sont bilingues et que leurs parents continuent de parler leur langue maternelle à la maison. Les dernières études pratiquées sur ce sujet ont démontré le contraire.
(19) En France les familles monoparentales, c'est-à-dire composées d'un parent unique pour élever les enfants, sont fréquentes.
(20) En psychanalyse on appelle cela le transfert ; c'est un outil précieux pour savoir comment une personne ou le sujet qu'elle évoque vous touche cet l'effet que cela produit sur vous.
(21) A Marseille, ville de forte densité migratoire, les migrants sans papiers sont soumis à de rudes conditions d'existence.
(22) On les appelle enfants « singuliers » en clinque transculturelle. Ce sont le plus souvent des enfants nés dans un contexte traumatique.
(23) Dans chaque maison, les ancêtres sont représentés jusqu'à la cinquième génération, par des tablettes posées sur un autel. Traditionnellement la tablette est contenue dans une boîte rouge (couleur faste), elle-même enfermée dans un étui laqué rouge et agrémenté d'une sobre décoration dorée. Sur ces planchettes rectangulaires, figurent en caractères chinois, les noms de famille, les titres ainsi que les surnoms symboliques et littéraires du défunt, ses dates de naissance et de décès ainsi que le nom du donateur.
(24) Il semblerait que « la peur de perdre la face » n'est pas une position fréquente au Vietnam. D'autant que le Vietnam contemporain, avec la véritable révolution d'internet dans ce pays semble résolu (et notamment les jeunes) à rejoindre le cercles des nations économiquement plus développées.