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© aiep - 26 juin 2007 - www.clinique-transculturelle.org



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Pour citer cet article :
Géry M. En hommage à tous ces adolescents qui nous consultent. Bobigny : Association Internationale d'EthnoPsychanalyse ; 2007. Available from : http://www.clinique-transculturelle.org/AIEPtextesenligne_gery_
hommage.htm


En hommage à tous ces adolescents

qui nous consultent


Marion GERY*

Nos pratiques cliniques s'inventent au quotidien et s'enrichissent complémentairement des manières qu'ont aussi les autres disciplines (philosophie, histoire, sociologie, anthropologie, linguistique…) de se représenter et de penser la diversité des mondes que nous habitons.

C'est en m'appuyant sur cette démarche de complexification des problématiques que j'ai souhaité réfléchir sur la question de l'intime et plus particulièrement de la construction de l'intime chez certains adolescents que je reçois dans le cadre des consultations cliniques d'un Centre Médico- Psycho-Pédagogique (1) où je travaille en qualité de psychologue.

Ces adolescents me mobilisent et m'affectent d'autant plus qu'ils contribuent le plus souvent à me former. Avec eux rien de convenu. Ils me sollicitent pour affiner mes dispositifs, re-penser mes pratiques et bien sûr diversifier mes approches, en un mot ils me rendent créatives.

Quelques figures de l'intime

L'intime dans son acceptation courante est l'indice de la subjectivité à laquelle la plupart des sujets se réfèrent.

Dérivé du latin intimus, superlatif d'interior il désigne le plus intérieur, ce qui se loge au plus profond de notre être.

Plus poétiquement l'intime apparaît aussi comme un territoire secret ou un paysage intérieur qui viendrait occuper en creux une scène qui le déborde largement.

Invisible, inaccessible, l'intime ne peut donc se déployer qu'indirectement dans l'après-coup et dans la reconstruction des discours.

Autour de ce roc de l'intime, toutes sortes de dispositifs se déploient (l'aveu, la confession tentent aussi à leur manière de révéler l'intime des sujets) car c'est un fait que l'intime est à la fois souvent sommé et qu'il échappe difficilement aux questions de la vérité et de l'authenticité.

L'intime ne se donne pas. S'il se partage parfois il n'en demeure pas moins le plus fréquemment cette force d'opposition terriblement vivante qui tient l'Autre à distance pour échapper à son emprise et permet de résister (face à l'abus de pouvoir).

Dès que l'intime s'expose, se risque dans un discours il le déborde largement, devient « Autre » et se transforme par le jeu de la parole, c'est là toute son alchimie.

Il en est ainsi de la pratique clinique où le discours de la confidence participe aussi de ce mouvement où quelque chose d'essentiel va se rejouer sur une scène bruyante traversée de débordements qui se dérobent au regard

Ces quelques figures de l'intime nous ont bel et bien introduit au cœur et au vif du sujet.

Mais attardons plus précisément sur le lien que l'intime entretient avec cet effort vital de distanciation dont il semble être la figure principale.

N'est-ce pas en effet souvent au nom de l'intime qui creuse entre les adolescents et leurs parents un écart intolérable, que les thérapeutes sont interpellés par des familles qui viennent dire combien elles se sentent tourmentés par ces jeunes qu'elles ne comprennent plus et dont elles ressentent douloureusement les multiples provocations ?

La rencontre thérapeutique avec un adolescent est extrêmement délicate et les malentendus fréquents.

Combien d'adolescents, amenés en consultation par leurs parents (quand ils ne s'y dérobent pas) pensent être sommés de dire, de nous dire quelque chose de cette distance pourtant légitime à leurs yeux (certains diraient « vitale ») qu'ils établissent avec leurs parents et qui leur permet de déconstruire subtilement tous les liens de proximité construits jusqu'alors avec leurs proches ?

Comment dans ce contexte ne pas se dérober ?

Ces prises de distanciation que nous allons examiner de plus prés, participent pourtant d'un mouvement de révolte vital et nécessaire (2) pour «  ces malades de l'idéalité  » (c'est ainsi que Julia Kristéva appelle les adolescents).

Aussi la psychanalyste Julia Kristéva nous suggère t-elle d'« entendre la révolte, non pas comme une militance mais comme un travail de renaissance du sujet dans ses liens avec Autrui » (3)

De la révolte contre le pouvoir comme figure de l'intime

La Révolte, ce demi-tour sur soi (re-volte) avant d'être un défi dans l'univers des valeurs consacrées (révolution) désignait bien antérieurement un étui de protection fabriqué par les artisans au Moyen-Âge, avant de devenir un mouvement de protection, et de retour.

Au cœur de la révolte se trouve un profond sentiment d'incomplétude créant en retour la quête, le désir, la prise de risque synonymes dans ce contexte d'élan vital.

L'intime, construction singulière et dynamique, semble ainsi bel et bien inscrite au cœur de la vie psychique tant elle participe de ce mouvement de révolte nécessaire.

Les enjeux du pouvoir dans le domaine soignant n'ont rien perdu de leur actualité (certains soignants ne se proposent-ils pas d'intervenir dès trois ans pour empêcher l'apparition des futurs délinquants ? Comme si le processus était linéaire !).

L'histoire des institutions soignantes dans leurs modes d'organisation et dans le développement de leurs pratiques a certes largement développé ces points de vue (on pense aux travaux de Foucault).

Toujours est-il que l'organisation des maisons d'enfants à caractère social et plus particulièrement leur position face à l'intime des adolescents ne facilitent pas toujours la construction de cette instance.

Si la présence des éducateurs la soutient par le biais d'un jeu d'identifications positives il n'en reste pas moins qu'un certain nombre de jeunes, sous prétexte qu'ils ne comprendraient pas, continuent d'être interprétés dans leur plus profonde intimité (souvent l'éveil de la sexualité pose problème en institution) à « huit clos ».

La construction de l'intime est finalement toujours susceptible d'apporter du danger, de créer du désordre.

Dans certaines situations où l'intime dérange (4) et devient intolérable, il est traité avec radicalité, nous prendrons deux exemples tirés d'un film et d'un livre :

Le film Magdalena Sisters (5) de Peter Muler décrit le traitement barbare infligé à des jeunes filles considérées comme déviantes, dans des couvents prisons catholiques créés au 19è siècle en Irlande et dirigés par des sœurs : des adolescentes trop jolies et trop désirables y sont « punies » ; elles ont souvent été abusées par des adultes de bonne famille mais elles seules en payeront le prix par cet éloignement forcé dans un internat de redressement (6) qui a fonctionné jusque dans les années cinquante.

L'ouvrage d'Ismaël Kadaré (7), écrivain albanais décrit dans une fiction, une société totalitaire où les rêves, (pensées intimes et secrètes) sont confisqués.

Rejeton d'une illustre famille de l'Etat, la figure héroïque de ce livre, Mark-Alam est embauché dans la plus secrète, la plus puissante, la plus terrible institution qui se puisse imaginer :

Une administration, chargée de collecter jusque dans les provinces les plus reculées, les songes de tout un chacun, de les rassembler en un lieu unique, puis de les trier, de les classer, de les interpréter afin d'isoler ces « maîtres rêves » dans lesquels le destin de l'empire et de son tyran pourra être déchiffré.

Les cliniciens sont souvent interpellés dans ces périodes de profonds remaniements psychiques que traversent les adolescents et où s'introduisent des « désordres » (ils sont devenus incontrôlables) laissant les familles aussi soucieuses que désemparées.

Que penser par ailleurs face à l'augmentation des familles monoparentales, de ces couples inséparables mères filles ou mère fils qui viennent consulter pour apprendre à se séparer ?

Comment soigner par la parole (8), tous ces adolescents qui dans leurs actes tentent visiblement par tous les moyens d'affirmer leur virilité ou leur féminité dans un espace parental ou le tiers a disparu jusqu'à ne plus pouvoir être nommé ?

Et qu'en sera-t-il enfin ultérieurement de toutes ces blessures faites à l'intime des adolescents et de leurs résonances dans un avenir proche ?

Certains jeunes couples avec ou sans enfant ne risquent-ils pas d'introduire un jour à leur tour auprès de leur partenaire, au nom d'une « pseudo complicité » érigée en règle centrale de vie, un contrôle de leur intimité ? (Le couple devenant ainsi un cocon fragile se refermant sur lui-même, incapable de s'exposer pas aux turbulences des différences.)

Enfin puisqu'il faut bien conclure voici deux vignettes cliniques abordant à leur façon cette question de l'intime dans son rapport à la vérité.

L'histoire de M.

M. est un jeune adolescent de 14 ans et demi que je reçois dans le cadre d'une expertise pénale pour compléments d'informations.

Il vit seul avec sa mère et une sœur aînée, sans père qu'il ne connaît pas.

M. est un adolescent sportif, qui pratique le vélo, il a été séduit par son moniteur et sa mère a décidé de porter plainte contre ce dernier.

Jusqu'à présent M. n'a parlé au juge qui mène l'enquête que de séduction.

Il n'a pu en effet révéler à sa mère la totalité des faits et le trouble éprouvé au regard de la question de l'homosexualité qui le taraude à présent le rend quasi mutique (il n'a pu révéler au magistrat qu'il avait été abusé sexuellement et non pas seulement séduit).

M. sous l'emprise d'une vive culpabilité pense à ce jour qu'il a été aussi acteur dans ce dispositif de séduction qui a fait effraction dans une sexualité non encore définie.

Il doit subir une confrontation avec son agresseur mais le refuse, magistrat ne comprend pas cette réaction de frayeur et trouvant ce jeune garçon en état de choc me l'adresse donc pour compléments d'information.

A l'issue de cet entretien M. reprendra de lui-même contact avec le juge pour lui révéler les sévices réellement subis.

Le discours sur l'intime qui a pu se déployer dans le dispositif thérapeutique de cet unique entretien aura permis à M. de faire la différence entre ce qui participe de l'intime instance profondément subjective et fantasmatique, et des faits réels devant être dénoncés.

Il était fondamental que M. puisse être écouté et cru sur un autre registre adolescent que celui de la stricte reconstruction de la vérité.

L'histoire de C.

C. est une jeune fille de 15 ans que je reçois directement en consultation sur les conseils de son assistante sociale qui la sent vulnérable et par conséquent très agressive à l'égard de ses parents.

Le contenu des entretiens se centrent essentiellement sur les rapports difficiles que cette adolescente entretient avec son père qui dit-elle ne l'aime pas et l'humilie en permanence par un discours dévalorisant. La seule solution lui paraît être du côté d'un éloignement familial.

La figure maternelle n'est pas considérée par l'intéressée comme suffisamment protectrice et la jeune sœur est installée dans la position d'une rivale qui est « la favorite » du père bénéficie de toute son attention.

Ces derniers temps C. fugue de chez elle et de son établissement scolaire. Elle inquiète son entourage par ces comportements imprévisibles.

Une mesure d'aide éducative a été proposée mais n'a pas été investie.

C durant prés de 6 mois se rend seule à sa psychothérapie, exposant son mal-être et évoquant souvent son désir d'en finir (idées noires).

Nous convenons au moment des vacances d'été de suspendre ces rendez-vous mais de les reprendre à la rentrée.

Durant l'été alors que je suis à l'étranger je reçois un appel téléphonique du commissariat. C. vient de déposer plainte contre son père pour inceste et affirme en avoir parlé avec « sa » psychologue.

Ce commissaire compréhensif acceptera l'idée que C. n'a pas menti et conviendra avec moi que C. était tellement au bord d'en parler qu'elle a pensé l'avoir fait, s'assurant ainsi fantasmatiquement de mon soutien dans cette épreuve difficile.

En dissociant subtilement le discours de l'intime du rapport à la vérité signifié par la loi dans ce type de traumatisme, C. a pu ultérieurement reprendre ses entretiens à visée psychothérapeutiques menant par ailleurs seule et jusqu'au bout cette dénonciation.

 

* Psychologue clinicienne, C.M.P.P Séréna, 25 rue des mages 13006 Marseille

(1) Le C.M.P.P Séréna accueille en consultation des enfants, des adolescents jusqu'à l'âge de 18 ans. Une équipe pluridisciplinaire se met à disposition des familles et apporte différents points de vue sur la situation.

(2) On peut se référer au livre passionnant de Julia Kristéva La révolte de l'intime Paris : Fayard ; 1997.

(3) On trouve ce propos dans un entretien de David Zerbid intitulé : « Julia Kristéva dans la polyphonie du temps », paru le 30.06.2004 dans l'Humanité.

(4) Les jeunes filles de bonne famille enceintes étaient rapidement éloignées de leur milieu.

(5) Peter Muler qui est un acteur du cinéaste Ken Loach, présente ici un film cinglant.

(6) On apprend dans le film que cet internat qui a réellement existé n'a fermé ses portes que dans las années 50.

(7) Le palais des rêves, Ismaël Kadaré, édition Fayard 1991 (Réédition en livre de poche 2006).

(8) Par la parole ou l'écriture comma la pratique du Slam qui rencontre un important succès chez les jeunes.