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© aiep - 24 juillet 2008 - www.clinique-transculturelle.org

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Pour citer cet article :
François A. Humanité, vos papiers ! Les chiens. Bobigny, Associationn Internationale d'EthnoPsychanalyse ; 2008. Available from : http://www.clinique-transculturelle.org/AIEPtextesenligne_francois_humani
te_vos_papiers.html
Humanité, vos papiers ?
Les chiens
Aurélie
FRANÇOIS
De mon école maternelle, je ne me souviens que de quatre choses : les racines du châtaignier autour duquel je tournai dans la cour de recréation, un sabot doré découpé dans du papier, la jupe de la maîtresse d'école, et la vague présence à mes cotés d'un camarade me suivant dans mes pérégrinations. L'arbre reste mon souvenir le plus vivant : noueuses, ses racines s'offraient comme une île, guidant mes pas hors du bitume. Surtout, ne pas marcher sur le bitume.
D'aussi loin que je puisse me souvenir, je me sentais alors plus proche des brins d'herbes que des autres élèves. Elève est encore un trop grand mot : pourquoi étaient-ils là, je n'en avais cure. Pourquoi étais-je là ? On m'avait fait monter dans une voiture, j'avais suivi mon frère. Etait-ce le jour où il avait quitté la maison en chaussons ? S'exposer à sortir de la ferme supposait de bien terribles vexations.
Les chiens étaient d'idéaux camarades de jeux. A force de cris et de cajolerie, l'un d'eux avait appris un tour qui nous faisait rire. Leur maladresse à porter chaussons nous faisait pleurer de rire. Leur timidité à s'approcher du grand tapis m'attendrissait. Ils étaient dehors et nous dedans. Ils n'aimaient pas que nous nous penchions dans le vide, et nous laissaient dévaliser leur gamelle. L'un d'eux vieillit et se mit à grogner lorsque je m'approchai de la sienne, je m'en offusquais : n'étions-nous pas de la même famille ? Qu'avais-je à faire de ses croquettes, si ce n'est les lui dérober pour les lui lancer ? Son congénère me prouvait son affection en me laissant le bousculer au moment précis de son repas.
Les chiens n'aimaient pas leur image dans le miroir : s'apercevant, ils grognaient comme devant un intrus, un autre dont il fallait défendre le territoire. Notre image les remplissait d'aise, leur image les effrayait. J'étais particulièrement intéressée par cette idée qu'ils se croyaient humains, n'ayant grandi qu'avec nous. L'inconditionnel de leur attachement n'était pas une histoire de soumission, elle était une affaire communautaire.
Avant l'age de cinq ans, je n'ai pas souvenir d'avoir eu d'amis. Il y avait bien sur les frères et sœurs et les cousins mais l'évidence du lien de sang interdisait d'en questionner l'amour. Ils étaient là, nous nous aimions, à quoi bon en dire plus ? L'aveugle amour des chiens était bien plus mystérieux à défaut d'en être plus précieux.
Je ne leur parlais pas, ils ne me parlaient pas. Je les caressais, ils me gardaient. Je les appelais, ils venaient. Ils désiraient mon gâteau, ils ne l'avaient pas. Je ne désirais rien de ce qu'ils avaient. Quand je l'eusse fait, ils m'eussent laissé le prendre. J'étais barbare, ils étaient sauvages domestiqués.
La prise de conscience de mon existence, à l'age de cinq ans, un été, sur le perron de la ferme me plongea dans un abîme de perplexité. Avec le cadeau de mon existence m'était aussi livré le poids de la responsabilité de ma liberté. Pourquoi allais-je dire ceci plutôt que cela ? Penser était-il exister? Qui étais-je ? J'étais hanté par l'idée qu'un autre eu pu prendre ma place, ou tout du moins la partager, et que sa désaffection me laissait seule à la barre du navire. Car enfin il y avait bien eu avant moi d'autres enfants : par quel miracle étais-je née plutôt qu'un autre de mes frères ou sœurs ? Cette pensée de l'autre que je n'étais pas me hantait. Je l'imaginais, dans les bras de ma mère, tous deux heureux et ignorant tout de mon existence…Au lieu de cela me voilà, livrée en kit avec une pensée neuve et à construire. L'ampleur de la tâche à venir était vertigineuse, écrasante : construire une vie, et, plus grande responsabilité encore, la mienne. Allais-je devoir me justifier de tous mes choix, de tous mes échecs ? Je sentais confusément que je n'en aurai pas la force. Je détestais cette solitude imposée par ma nature consciente.
La découverte de l'amitié fut une révolution. Adieu veaux, vaches, cochons, j'avais une autre. Je l'avais choisi, elle m'avait choisi. Miracle de la différenciation. Le plaisir à jouer ensemble dépassait les autres intérêts. Pourquoi elle, pourquoi moi ? Parce que c'était elle, parce que c'était moi. Il n'y avait rien à en dire de plus vrai. Les opinions sur la télévision étaient communes, les vêtements différents. Les frères étaient navrants de grossièreté, nous étions des filles sensibles. Leurs allusions aux baisers étaient déplacées et déplaisantes, nous avions mieux à faire avec notre cheval de plastique, nos poupées aux cheveux de nylon, nos aventures aux confins du jardin. L'autre, par sa simple existence, justifiait tout.
Je pleurais à la mort de son chien plus qu'à celle d'un proche parent. J'en eu honte. Mais un fait était un fait, des larmes des larmes, et je ne pouvais nier l‘évidence : le saint-bernard allait nous manquer. N'étions-nous pas d'accord ? A quoi bon camoufler notre sentiment entre enfants de biens.
Il m'arrive aujourd'hui encore de croiser des chiens en ville : leur profonde incompréhension de mes attentes à leur égard m'irrite, leurs aboiements me semblent incompréhensibles, factuels et agaçants. Je retrouve par éclipse notre complicité lointaine. Je vois aussi plus souvent dans leur regard le vide de leur pensée que la lueur de joie. Nous nous sommes éloignés. Je suis devenue humaine, ils sont restés chiens. L'autre a accompli mon humanisation, d'autres la peaufinent. La rencontre, lorsqu'elle a lieu, demeure miraculeuse : elle porte en son sein la promesse d'avenirs insoupçonnés.
Aux politiques qui traitent l'autre, mon semblable, mon frère, comme un chien, je réserve mon mépris et ma pitié. Les hommes ont-ils échoués à advenir humain ?
A la ferme, l'étranger qui passait et demandait à dormir dans la grange à foin se voyait bien souvent proposer un lit. Le chant de ses accents, allemand ou algérois, auvergnat ou aviné, la clarté de son regard, peuplaient notre imaginaire. Les bêtes couchaient dehors, les hommes dedans et nous en étions fiers.