Entretien avec...
Paul Parin

Par Gésine Sturm

© aiep - 19 juin 2009 - www.clinique-transculturelle.org

"L’ethnopsychanalyse : un combat politique"


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Issu d'une famille juive vivant dans l'ancienne monarchie d'Habsbourg (Slovénie actuelle), Paul Parin est né en 1916. Il fait ses études de médecine à Graz, Zagreb et Zurich. C'est dans cette ville qu'il s'installe ensuite avec sa future épouse, Goldy Parin-Matthèy-Guenet. Ensemble, les deux s'engagent en 1944 dans la mission chirurgicale auprès de l'armée des partisans yougoslaves. Paul Parin vient tout juste d'achever ses études de médecine. Goldy Matthèy-Guenet a une formation paramédicale, mais surtout elle a l'expérience de son engagement dans la guerre civile en Espagne, dans le service sanitaire des brigades internationales. L'expérience de résistance et de combat en Yougoslavie sera d'une grande influence pour la pensée de Paul Parin. Tout au long de son œuvre, on retrouve le questionnement autour des conditions de la liberté, des possibilités de subversion et de résistance, mais aussi sur les mécanismes qui soumettent le sujet au pouvoir existant.

Après la guerre, Paul Parin fait une formation de psychanalyste. Pour lui, ce choix est un choix clinique et politique à la fois. Par ces travaux, il poursuit les courants critiques qui s'inspirent de la théorie psychanalytique pour mieux comprendre la relation entre l'organisation d'une société et la subjectivité de ceux qu'y vivent. Avec Goldy Parin-Matthèy et Fritz Morgenthaler, il ouvre un cabinet de psychanalystes à Zurich. Dans les années 50, les trois psychanalystes commencent un cycle de voyages qu'ils poursuivent pendant les deux décennies qui suivent. Leurs travaux sont de la plus grande importance pour l'ensemble de publications ethnopsychanalytiques en langue allemande.

Dans les années 70, Paul Parin contribue à la fondation du Séminaire Psychanalytique de Zurich. Dans ce séminaire, l'axe critique de la pensée psychanalytique sera au centre des discussions. Cette particularité démarque ce groupe d'analystes (« l'école de Zurich ») de ceux qui faisaient partie de la Société Suisse des Psychanalystes.

Les travaux de Paul Parin sont caractérisés par un fort intérêt pour les questions méthodologiques et par une insistance sur la dimension politique de la subjectivité. Se situant toujours entre plusieurs disciplines (la psychanalyse, l'histoire et l'anthropologie), et en dehors des contraintes d'une position universitaire, Parin surprend par la fraîcheur et la subversion de sa pensée. Aux travaux psychanalytiques et ethnopsychanalytiques se rajoutent des publications littéraires (voir Parin 1997) pour lesquelles il a obtenu plusieurs prix dont le prestigieux prix Sigmund Freud de l'Académie allemande pour la langue et la poésie en 1997.

L'autre : Monsieur Parin, vous êtes un pionnier de l'ethnopsychanalyse germanophone, du courant qu'on appelle maintenant «  l'école de Zurich . » Pourriez-vous nous parler des débuts de ce courant ? Quel était le point de départ pour vos premières recherches ethnopsychanalytiques ?

Paul Parin (P.P.) : Après la guerre, Goldy Matthèy, qui est devenu plus tard Goldy Parin-Matthèy, Fritz Morgenthaler et moi-même, avons fait une psychanalyse freudienne. Pour Goldy et moi, l'idée de départ n'était pas de trouver une nouvelle profession, d'ouvrir un cabinet pour exercer en tant que psychanalystes. La décision de faire une analyse était liée à nos engagements et nos interrogations après l'expérience du fascisme. Notre motivation, c'était de faire de la recherche psychanalytique, après que la guerre était plus ou moins terminée, pour connaître mieux les conséquences de la répression, de l'oppression et du refoulement chez l'individu.

Pendant la guerre, nous étions tous les deux engagés dans le mouvement anti-fasciste : Goldy était bénévole dans le service sanitaire des Brigades internationales en Espagne, ensuite elle a été dans un camp en France pour arriver finalement ici en Suisse. En 1944, nous sommes allés ensemble en Yougoslavie pour combattre aux côtés des partisans qui luttaient contre les nazis (1). Ainsi nous nous sommes inspirés d'expériences différentes, mais il y avait toujours la même motivation que Goldy a pu formuler une fois de la façon suivante : « Pour moi, la psychanalyse était la poursuite d'un engagement dans la guérilla, sauf qu'on travaillait avec des moyens différents. »

C'est cette motivation qui nous a amenés à devenir des psychanalystes. Goldy avait une formation d'assistante médicale, moi-même j'avais fait des études en médecine. Nous avons fait notre analyse de formation l'un après l'autre, avec le même analyste. C'était Rudolf Brun, un des rares psychanalystes freudiens en Suisse qui était en contact avec Freud dans les années trente. En 1952, nous avons ouvert un cabinet à Zurich, mais nous pensions que nous étions trop jeunes pour passer le reste de notre temps dans le fauteuil de l'analyste.

Deux ans plus tard, nous avons entamé un voyage de six mois en Afrique de l'Ouest. À l'origine c'était un voyage purement touristique, suite à l'invitation par un ami suisse qui vivait au Ghana qu'on appelait Goldcoast à l'époque. Cet ami, Heinrich Neumann, travaillait comme médecin du gouvernement. Avec un ami commun, Fritz Morgenthaler, qui était également psychanalyste, nous avons acheté une jeep d'occasion et nous sommes partis. À l'hôpital, j'avais voulu faire une petite investigation sur les troubles psychosomatiques, mais ce n'était pas possible, le laboratoire ne se prêtait pas pour l'étude que je voulais faire. Mais finalement, les discussions autour de ce projet m'ont permis de voir qu'il pourrait être bien plus intéressant de discuter avec les gens. Nous avons donc commencé à faire des interviews avec le personnel de son hôpital et dans un autre. C'était des interviews thématiques ciblées sur les différences psychiques entre les Africains et nous. Cette première expérience était à l'origine d'un cycle de voyages en Afrique de l'Ouest. Nous avions envie de revenir, déjà tout simplement parce que l'échange avec les gens était si sympathique. Nous voulions continuer nos recherches, mais nous avions également pris conscience de la nécessité de nous former en ethnologie. Ce premier voyage nous avait fait sentir qu'il nous manquait le savoir ethnologique par rapport à tous ces différents peuples qu'on avait rencontrés lors de ce premier voyage.

Pour le deuxième voyage, nous avons souhaité choisir un terrain qui était déjà bien étudié par les ethnologues français. On a donc décidé d'aller chez les Dogon, peuple qui a fait l'objet des études de Marcel Griaule quinze à vingt ans auparavant. On a étudié les écrits des ethnologues sur les Dogon, ce qui nous a permis de nous préparer en tant qu'autodidactes à ce qui devait devenir notre premier projet de recherche ethnopsychanalytique. À l'époque, il y avait déjà beaucoup d'études sur les Dogon, on avait compté plus de cent cinquante travaux. Ce qui nous surprenait par rapport à ces travaux de l'ethnologie française, c'était le fait qu'ils ont ignoré complètement la question psychologique, la subjectivité des personnes. La position des ethnologues restait en lien avec l'esprit cartésien qui exigeait de séparer l'étude de la subjectivité de celle des « faits sociaux ». Les ethnologues faisaient donc des descriptions purement anthropologiques de l'ethnie, descriptions dans lesquelles les personnes qu'ils avaient rencontrées semblaient avoir totalement disparu. Il n'y avait aucune description des rencontres, rien qui pouvait permettre d'imaginer ces personnes qui vivaient au pays dogon. En arrivant, nous n'avions aucune idée par rapport à leur manière d'être, leur manière de recevoir des étrangers. Il nous semblait qu'il y avait un manque fondamental, et c'était là où on voulait intervenir, pour compléter la perspective de l'ethnologie française par une autre approche, celle de l'ethnopsychanalyse.

Cette approche incluait des entretiens inspirés par la méthode psychanalytique, une suite d'entretiens pendant lesquels les personnes pouvaient dire leur pensée, leur ressenti. C'était ce matériel qui était à la base de nos analyses, avec toutes les contradictions et remaniements en cours de route qui se produisent dans une suite d'entretiens. Pour nous, la psychanalyse avait déjà indiqué une méthode pour interpréter un tel matériel, une méthode qui permettait d'accepter les contradictions et les incohérences apparentes. Avec cette approche on était loin de l'approche ethnologique de Marcel Griaule qui cherchait à distinguer la « bonne version » d'un mythe des versions erronées : pour nous, il ne pouvait pas y avoir une seule version d'un mythe dans une culture orale, mais un ensemble de versions. On se demandait même s'il n'y avait pas trace d'une réinterprétation tout à fait culturelle dans les « bonnes versions » des mythes publiées par les ethnologues…

Nous avons donc commencé à faire des entretiens psychanalytiques avec des personnes dogon, pas des entretiens thérapeutiques, mais des entretiens de recherche. Notre objectif était d'évaluer si les conceptions de l'analyse freudienne permettaient de comprendre les personnes vivant dans une culture traditionnelle tout à fait différente de la nôtre. C'était donc une recherche sur les fondements de la psychanalyse. La forme de ces entretiens était adaptée au contexte de la recherche : nous avons accepté de recevoir plusieurs personnes à la fois et nous avons également rémunéré les personnes qui venaient pour les entretiens. À l'origine, nous étions très sceptiques quant à la possibilité d'utiliser la technique psychanalytique dans un contexte qui était si profondément différent du nôtre. La psychanalyse nous semblait être trop liée au contexte historique et culturel dont elle était issue, le contexte de l'Europe, de la Vienne de la fin du siècle. Mais à notre grande surprise, nous avons pu constater qu'il était tout à fait possible d'utiliser la technique psychanalytique pour comprendre des sujets venant des horizons culturels très différents des nôtres. Cette recherche lors de notre troisième voyage nous a amené à publier notre premier livre ethnopsychanalytique,  Les blancs pensent trop (Parin et al. 1966 ).

Plus tard, nous avons fait un autre voyage, durant lequel on a utilisé la technique psychanalytique en tant que méthode de recherche pour une étude ethnologique et sociologique. À ce moment, on était déjà beaucoup plus avancés dans nos études ethnologiques, pas seulement par rapport aux peuples de l'Afrique de l'Ouest, mais aussi par rapport à l'approche ethnologique en général. Cette fois, lors de notre cinquième voyage en Afrique en 1966, nous sommes allés en Côte d'Ivoire pour faire une étude sur les Agni. Là encore, les recherches qu'on a entamées, ce n'étaient pas vraiment des recherches liées aux idées de la psychiatrie transculturelle dans le sens strict du terme, mais c'était une recherche fondamentale qui utilisait le cadre transculturel pour mieux comprendre le fonctionnement du psychisme. Le livre qu'on a publié après ce voyage s'appelle  Crains ton prochain comme toi-même. Psychanalyse et Société en Afrique de l'Ouest (Parin et al. 1971).

Ce livre sur les Agni, à mon avis est beaucoup mieux que le premier. On avait déjà six années de pratique psychanalytique de plus et on savait l'adapter d'une manière beaucoup plus souple pour le contexte africain sans qu'on abandonne ce qui est essentiel à cette méthode. Mais le livre sur les Agni a été moins célèbre que celui sur les Dogon. À mon avis, c'était pour une raison très simple : Selon le goût européen, les Dogon sont des gens très sympathiques tandis que les Agni sont des gens méfiants, orgueilleux et renfermés, bref ils ont tout pour sembler peu sympathiques aux Européens... Malheureusement le livre sur les Agni n'a jamais été traduit en français. À l'époque, c'était en 1966, après les indépendances, aucun éditeur français ne montrait d'intérêt pour une traduction. Les intérêts par rapport à l'Afrique s'étaient déplacés, c'était maintenant beaucoup plus l'aspect économique qui intéressait. En revanche, il y a une traduction en italien et une autre en anglais (Parin 1980, 1982).

L'autre  : Comment ce courant de l'ethnopsychanalyse de l'école de Zurich a-t-il pris forme et qu'en est-il actuellement ?

P.P.  : Nous avons d'abord influencé ceux qui allaient faire partie de l'ethnopsychanalyse germanophone parce qu'il y avait des gens que nous avons eu en analyse, ensuite il y avait l'impact de nos écrits et enfin, il y avait aussi une certaine atmosphère, un esprit qui permettait l'élaboration des choses à l'époque. Tout cela ensemble a produit un courant qui est porté par un tout petit groupe de personnes qui ont fait des travaux très importants. Il faudrait mentionner Mario Erdheim qui était en analyse avec Goldy. Il a fait un travail très influent sur le plan théorique (Erdheim 1982). Maya Nadig, qui était en analyse avec moi a travaillé d'abord sur le monde des femmes d'un groupe indien au Mexique (Nadig 1986), ensuite elle a continué avec une ethnographie ethnopsychanalytique chez les femmes d'une région montagneuse en Suisse (Nadig 1991). Actuellement, elle enseigne l'ethnologie à Brême et elle travaille sur les liens qui peuvent s'établir entre l'anthropologie postmoderne et l'ethnopsychanalyse. Ensuite, il y a des personnes comme Christian Maier qui a fait un travail très intéressant sur les Trobriandais de la Mélanésie (Maier 1996). On pourrait dire que c'est un tout petit courant qui continue à être productif. Nous avons trouvé des successeurs en Allemagne, en Suisse avant tout aussi quelques endroits en Autriche par exemple à Vienne, où Johannes Reichmayr poursuit son travail de réflexion sur l'ethnopsychanalyse (Reichmayr 2003, Reichmayr et al. 2003).

Si le courant, très politisé, de l'ethnopsychanalyse germanophone s'est surtout répandu en Allemagne, Suisse germanophone et en Autriche, ceci est aussi lié à des questions sociales et historiques. En France ou en Suisse francophone, les psychanalystes étaient souvent les enfants de médecins ayant une certaine réputation, des pasteurs protestants pour la Suisse ou encore des juristes. A priori, beaucoup d'entre eux ne s'intéressaient pas particulièrement à l'antifascisme ou à la psychanalyse en dehors de l'approche thérapeutique. En Allemagne et dans les pays germanophones voisins, on ne trouvait pas cette même dynamique. Il y avait un nombre beaucoup plus important de personnes qui étaient intéressées par l'aspect critique de la psychanalyse qui propose une réflexion sur la société.

L'autre  : Quels étaient vos rapports avec les autres courants de l'ethnopsychanalyse ?

P.P.  : À cette époque, on n'utilisait pas la notion d'ethnopsychanalyse de Georges Devereux. Il était d'ailleurs moins important pour nous que d'autres auteurs qui ont utilisés des méthodes proches de celles de la psychanalyse dans le contexte des recherches transculturelles.

L'autre  : Qui par exemple ?

P.P. : Il y avait Werner Muensterberger, qui était d'ailleurs lui aussi un immigré. C'était surtout son étude sur les immigrés chinois qui vivaient sur la Côte Ouest des États-Unis qui nous avait influencé. C'était une étude qui utilisait une méthodologie très proche de celle de la psychanalyse pour faire des entretiens avec des immigrés chinois qui vivaient depuis plusieurs années aux États-Unis. On a d'ailleurs aussi eu l'occasion de le rencontrer et de discuter avec lui.

L'autre  : Et vos rapports avec Georges Devereux… ?

P.P.  : Les premiers contacts avec Devereux furent par la lecture de ses écrits. Plus tard, je l'ai rencontré et on a pu discuter à plusieurs reprises, surtout durant les dernières années de sa vie. Il était déjà très malade, au niveau corporel, il était épuisé, mais mentalement, il était toujours très habile. J'estime beaucoup son travail et je l'ai connu comme un chercheur extraordinaire, une personnalité fort intelligente. La différence entre notre approche et celle de Devereux, c'était surtout par rapport à notre position politique que j'ai mentionnée tout à l'heure. Devereux était un immigré de Budapest et j'ai toujours eu le sentiment qu'il restait fidèle à l'idéologie de la gentry française bien qu'il n'en ait jamais fait partie. Il y avait peut-être quelque part une idéalisation de la Hongrie du temps de l'Amiral Horthy, du temps du royaume sans roi.

Mais j'avais aussi un autre problème avec lui. Je n'ai jamais été convaincu par cette idée que l'approche psychanalytique serait fondamentalement différente de celle de la sociologie ou de l'anthropologie. Il a fondé cette argumentation sur des analogies venant de la recherche en physique et avec d'autres exemples qui me semblaient être plutôt éloignés. Notre position était autre, nous avons pensé que la théorie et la méthode psychanalytiques, une fois adaptées aux terrains de nos recherches, seraient suffisantes pour une recherche transculturelle sur l'individu et ses liens avec la société. Dans nos analyses, on a toujours gardé une perspective psychanalytique, freudienne. En lisant  Les blancs pensent trop , on peut le constater très clairement.

En lisant les travaux de Devereux, j'ai toujours eu l'impression que l'approche psychanalytique ne gardait pas cette place centrale. Ses analyses psychanalytiques du matériel étaient souvent effectuées a posteriori, sur un matériel qu'il a recueilli sur la base de méthodes anthropologiques ou sociologiques. Ce qui veut dire que la méthode psychanalytique ne faisait pas partie intégrale de l'approche de ces études. Pour les études sur les Mohaves, il avait par exemple rassemblé un matériel impressionnant à la Library of Congress , mais il faut savoir qu'il n'était pas analyste à cette époque, ni influencé par les apports de la théorie ou la méthode psychanalytique. Ce n'est qu'après coup qu'il a analysé ce matériel à partir d'une perspective plus psychanalytique. Il a certes fait des interprétations fort intéressantes, mais il les a faites à partir d'un usage de la théorie et de la méthode psychanalytiques qui était finalement très différent de notre approche.

L'autre : Paul Parin, vous avez réalisé vos voyages en Afrique de l'Ouest pendant une époque qui était marquée par des grands bouleversements, c'était la fin de l'époque coloniale, l'aube des indépendances. Comment avez-vous perçu ces transformations lors de vos voyages ?

P.P. : D'abord on était soulagés. On était allés de Marseille à Alger pour la première fois en 1954, et par un ensemble de circonstances on était au courant des émeutes anticoloniales dans les montagnes des Aurès en Algérie. On s'est renseignés comme des voyageurs, mais on a aussi connu des journalistes algériens et des intellectuels de gauche. On suivait ces mouvements avec beaucoup d'intérêt, si c'était en Algérie ou en Afrique de l'Ouest. Quelque part, c'était plutôt un encouragement pour nous à continuer notre travail. Cette période de transformation était marquée par les contrastes politiques, par les divergences et les animosités qui étaient parfois difficiles à comprendre. Il nous semblait qu'une approche qui s'intéressait justement aux relations de pouvoir et à leur impact sur la subjectivité pourrait être fort utile pour mieux comprendre les changements dans ces sociétés. Les rapports entre les colonisateurs et les colonisés étaient très compliqués à cette époque. Nous avons d'ailleurs été très intéressés par les publications d'Octave Mannoni. Pour nous, ses travaux permettaient de s'apercevoir de cette différence énorme entre les colonisateurs et les colonisés. En même temps, il y avait déjà des transformations, on ne rencontrait plus les anciens administrateurs coloniaux militaires, ils ont tous été remplacés par des personnes civiles qui, de manière absurde, portaient encore les titres militaires.

L'autre : Les blancs pensent trop est devenu un livre culte pour le mouvement de 68 en Allemagne. Comment avez-vous vécu cette réception enthousiaste par les étudiants de l'époque ?

P.P. : C'était très étrange. Nous avons tellement aimé le livre que nous l'avons fait publier sans être payés, mais dans une très belle édition chez Atlantis en Suisse. Plus tard, il a été réédité en 1972 chez Kindler, dans une version un peu déformée, dû au fait que c'était l'éditeur lui-même qui a fait les coupes. La première édition est sortie en 1963, ensuite on a pu publier une traduction en 1966 à Paris chez Payot. Pour la première édition allemande, Atlantis a sorti le livre en 3000 exemplaires. De ces 3000 exemplaires, seulement 300 ont été vendus en janvier 1969, et encore, ce n'était pas vraiment vendu, il y avait beaucoup d'exemplaires pour des critiques. Les critiques étaient d'ailleurs très bonnes et parfois très intéressantes comme celle publiée dans le supplément littéraire du London Times par Edward Evan Evans-Prichard qui l'avait discuté sur une page entière. En mai 69, je voulais chercher un exemplaire chez l'éditeur et j'ai du découvrir qu'il n'y en avait plus… ! C'était une grande surprise, je n'étais même pas au courant du fait qu'on était en vogue chez les étudiants. Du coup le mouvement de 68, cette révolution culturelle qui commençait déjà à se dissoudre, avait découvert qu'il y avait des hommes qui sentent et pensent différemment, qui grandissent différemment et qui ont des relations familiales différentes, meilleures bien sûr ! Il y avait certainement une bonne part d'idéalisation dans cette perception, mais en même temps, ce n'était même pas nécessaire d'idéaliser beaucoup parce que entre tous les peuples du monde, les Dogon font partie de quatre ou cinq qui fonctionnaient le mieux, au moins à l'époque. Après l'épuisement de la première édition de notre livre, c'était la deuxième, celle que nous n'aimions pas autant, qui est devenue un livre culte du mouvement 68… Ensuite le texte a été vendu à une autre maison d'édition (Fischer), et il est paru dans une meilleure édition, pour laquelle on a pu faire les coupures nous-mêmes en revenant à l'original.

Nos rapports avec le mouvement des étudiants étaient marqués par un intérêt mutuel, par le respect, mais parfois aussi par des malentendus. Un des slogans de 68 était « Il ne faut pas faire confiance à quelqu'un de plus de 30 ans » – c'était en référence à la génération des ex-nazis qui était encore bien vivante. Mais pour nous, il y avait un autre slogan qui était aussi important, c'était « La fantaisie au pouvoir ! » Certains étudiants, pour lesquels nous avons ressenti une grande sympathie, malgré tout, ont critiqué nos travaux en disant que l'analyse psychanalytique des personnes venant des ex-colonies ne serait rien d'autre qu'une nouvelle forme d'exploitation. Mais cette critique ne nous semblait pas porter très loin. Selon notre conception des choses, ce n'était pas de l'exploitation de rendre aux gens ce qui leur appartient de toute façon : leurs sentiments, leur pensée. La fascination pour les études ethnopsychanalytiques a touché beaucoup d'étudiants, mais aussi quelques enseignants comme Mario Erdheim. Quand il est venu enseigner dans le département d'ethnologie à Zurich, le nombre d'étudiants a augmenté immédiatement, on est passé d'un petit groupe de dix à quinze étudiants à plus de trois cents !

Il y avait donc un intérêt dans les cercles académiques et même au-delà. Mais après quelque temps, cet intérêt est devenu moins important et il y a peu de gens qui ont pu contribuer eux-mêmes aux recherches ethnopsychanalytiques. C'est finalement très simple, même si ça peut paraître un peu ridicule : Un psychanalyste a besoin d'une période d'environ quinze années pour être bien formé. Il faut ce temps pour acquérir une certaine expérience dans l'application de la méthode psychanalytique. Dans la période qui suit, la plupart des psychanalystes vont penser à s'installer et à gagner de l'argent. Certains vont être employés dans une clinique, mais la plupart vont travailler dans un cabinet en exerçant une pratique privée. Ils ont une famille, ils ont des dettes. Pour étudier l'ethnologie après, il faut une forte motivation et en effet, il y a très peu de personnes qui vont le faire. Pour la constellation inverse, c'est également très difficile. Pour un étudiant en ethnologie, il est difficile et coûteux en termes de temps et d'argent de se former à la psychanalyse, et de se former suffisamment bien pour savoir l'appliquer dans la recherche, tout en introduisant des modifications cohérentes. C'est ça la condition pour une bonne recherche ethnopsychanalytique, sinon on perd l'esprit de cette approche. Ça peut paraître ridicule, mais c'est un problème d'organisation de vie.

Ensuite, il y a également d'autres facteurs qui interviennent, qui sont plutôt d'ordre politique. J'ai animé un atelier d'ethnopsychanalyse dans la session d'automne de l'Association Internationale de Psychanalyse à New York, c'était durant les années soixante et soixante dix, la séance avant Noël. On était toujours une bonne trentaine de personnes venant de tous les horizons du monde, et plusieurs qui étaient de vrais ethnopsychanalystes avec une double formation. Je suis allé à cet atelier régulièrement et j'y ai parlé longuement des Agni et d'ailleurs j'ai également montré le film que Goldy a fait à leur sujet. Mais, de façon très surprenante pour nous, l'intérêt des psychanalystes a cessé dès que Ronald Reagan a été élu au pouvoir. Aucune fac de bonne réputation n'osait exiger une psychanalyse pour la formation des anthropologues. Une fois, j'ai discuté avec Vincent Crapanzano qui est un très bon auteur de l'ethnopsychanalyse anglophone. À l'époque, il avait postulé à l'université de Harvard. Il avait un CV détaillé avec une biblio de 15 pages. En regardant le CV, je lui ai dit : « Mais tu as oublié quelque chose – tu n'as pas mentionné ta formation psychanalytique… ! » Il m'a répondu tout simplement : « Mais je veux présenter mon CV pour le poste à Harvard… ! » C'était hors de question d'en parler.

Le noyau de la pensée psychanalytique, cette critique de la civilisation s'exprime déjà dans la citation que Freud a introduit dans son meilleur livre, L'interprétation des rêves  : « Flectere si nequeo superos, acheronta movebo. » Ce fil de réflexion a été poursuivi par les auteurs de la théorie critique et toute cette pensée libérale-marxiste, mais évidemment c'était une pensée qui était devenue indésirable à partir du moment où Ronald Reagan et les républicains sont venus au pouvoir. On a pu constater des changements presque immédiats par rapport à la politique universitaire, changements liés à l'influence des grandes fondations qui avaient déjà une place importante pour le financement des universités aux États-Unis.

L'autre : Comment avez-vous vécu l'arrivée de l'époque post-soviétique, la chute du mur et les éclairages sur l'aspect totalitaire des régimes communistes ?

P.P.  : Je crois qu'on était à l'abri de la déception, ce désenchantement du marxisme qui a touché toute la gauche allemande. En quelque sorte, on avait prévu ce développement. Evidemment, il y a des choses qui se sont présentées autrement pour nous, mais au fond nous sommes toujours restés fidèles à nos convictions qui s'organisent autour du principe de la solidarité, de l'anticolonialisme, l'anticléricalisme et l'idéal d'une citoyenneté mondiale. Goldy l'a formulé de la façon suivante : « Je suis anarchiste au sens moral du terme. » D'une certaine façon, c'était vrai pour nous trois (Parin, Parin-Matthèy et Morgenthaler).

L'autre  : Quel avenir voyez-vous pour l'ethnopsychanalyse ?

P.P.  : Nous avons influencé l'ethnopsychanalyse parce qu'il y avait des gens que nous avons eu en analyse, quelques-uns parce qu'ils ont lu nos textes, d'autres à cause de l'atmosphère qu'il y avait à l'époque. De là est issu un petit nombre des ethnopsychanalystes importants. On pourrait dire que c'est un courant, pas très ample, mais un courant qui continue.

Pour ce qui est l'ethnopsychanalyse française, je ne la connais pas très bien. J'ai seulement lu quelques travaux de Tobie Nathan qui datent de ses premières années de travail de recherche. À ma connaissance il était rédacteur en chef de la revue fondée par Devereux. Dans le cercle des gens qui s'intéressent à l'ethnopsychanalyse ici, il y a des personnes qui ont plus suivi ce qui se fait en France. Une fois il y a quelques années, on a invité Nathan au séminaire. Pour moi, les deux formes d'ethnopsychanalyse portent le même nom, et il y a certainement des points de rencontre, mais l'approche reste très différente, au niveau théorique, mais aussi au niveau de la pratique

(Décembre 2001).

Sélection de publications de Paul Parin

Parin Paul, Morgenthaler Fritz, Goldy Parin-Matthèy. Les blancs pensent trop. 13 entretiens psychanalytiques avec les Dogon. Paris : Payot ; 1966.

Parin Paul, Morgenthaler Fritz, Goldy Parin-Matthèy. La méthode psychanalytique au service de la recherche ethnologique. Aperçu de psychosociologie pratique. In : Connexions (Paris), 4, 15, 25-42 ; 1975.

Parin Paul.  Anthropologie et psychiatrie. In : Actualités psychiatriques , 8, 2, 20-29 ; 1978.

Parin Paul. Le Moi et les mécanismes d'adaptation. In : Psychopathologie africaine , 15, 2, 159-195 ; 1979.

Parin Paul, Morgenthaler Fritz, Goldy Parin-Matthèy. Fürchte deinen Nächsten wie dich selbst. Psychoanalyse und Gesellschaft am Modell der Agni in Westafrika . Frankfurt/Main : Suhrkamp ; 1971.

Parin Paul, Trop de diables dans le pays : récits d'un voyageur en Afrique . Paris. Éditions L. Mauguin ; 1997.

Parin Paul, Fritz Morgenthaler. L'analyse de caractère basée sur les schèmes de comportement de « primitifs » africains. In : Muenstenberger, Werner (Ed.) : L'anthropologie psychanalytique depuis « Totem et tabou ». Paris : Payot ; 1976, 157-178.

D'autres publications de l'école de Zurich

Erdheim, Mari., Die gesellschaftliche Produktion von Unbewusstheit. Eine Einführung in den ethnopsychoanalytischen Prozess. Frankfurt/Main : Suhrkamp, 1982.

Maier, Christian. Das Leuchten der Papaya. Ein Bericht von den Trobriandern in Melanesien. Mit einem Vorwort von Paul Parin. Hamburg : Europäische Verlagsanstalt, 1996.

Nadig, Maya. Die verborgene Kultur der Frau. Ethnopsychoanalytische Gespräche mit mexikanischen Bäuerinnen. Frankfurt : Fischer Taschenbuch Verlag, 1986.

Nadig, Maya. Frauenräume – Formen gelebter Frauenkultur. In : Ethnopsychoanalyse 2. Herrschaft, Anpassung, Widerstand. Frankfurt (Brandes & Apsel), 1991, pp. 36-57.

Reichmayr, Johannes, Ethnopsychoanalyse. Geschichte, Konzepte, Anwendungen. Gießen: Psychosozial-Verlag, 2003.

Reichmayr, Johannes, Ursula Wagner, Caroline Ouederrou, Binja Pletzer : Psychoanalyse und Ethnologie. Biographisches Lexikon der psychoanalytischen Ethnologie, Ethnopsychoanalyse und interkulturellen psychoanalytischen Therapie. Gießen : Psychosozial-Verlag, 2003.

 

Textes sur Paul Parin sur Internet

http://perso.orange.fr/geza.roheim/html/parin.htm - excellente introduction à l'œuvre de Paul Parin par Patrick Fermi, sur le site de l'association Geza Roheim

http://www.paul-parin.info/index.htm - site où l'on retrouve l'ensemble des publications de Paul Parin ainsi qu'une brève biographie.

http://www.chambre.at/lex-epsa/ - dictionnaire biographique sur les auteurs de l'anthropologie psychanalytique, l'ethnopsychanalyse et la thérapie interculturelle psychanalytique par Johannes Reichmayr et al.

(1) Voir le documentaire de Künzi dans lequel on trouvera des entretiens avec Paul Parin à ce sujet. Missions chez Tito ; Les missions de la Centrale sanitaire suisse en Yougoslavie 1944-1948 , 74 minutes Digital video, réalisation : Daniel Künzi, Société productions Maison, Genève/Suisse, dkunzi@worldcom.ch