Aimé Césaire entouré de Hélène Asensi, Dominique Fénéon, Jacques Béraud, Albert Clémenté et Vanessa Girard à l'ancienne Mairie de Fort de France (Octobre 2006)

Entretien avec...
Aimé Césaire


Par Hélène Asensi*, Jacques Béraud*, Albert Clémenté**,
Dominique Fénéon* et Vanessa Girard***.

© aiep - 9 mai 2008 - www.clinique-transculturelle.org

"La culture pour rendre la vie vivable…"


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« La pensée d’Aimé Césaire, c’est une revendication anthropologique, c’est la qualité poétique de notre vie  » (1). Cette assertion d’Edgar Morin, concernant l’homme de lettres et le penseur de la condition noire, que nous avions en tête en rencontrant Aimé Césaire, décrit parfaitement l’étoffe dans laquelle ce poète tisse et livre sa pensée : pas de discours sur la condition des anciens et des contemporains sans référence à la littérature ; pas de référence à son parcours d’engagement politique sans allusions à l’émergence de sa pensée sur son rapport à l’autre dans une enfance bigarrée ; pas de réflexions sur les Martiniquais sans contrepoint avec les autres communautés issues de l’esclavage, les Africains, les Européens, les Asiatiques, etc …
Aimé Césaire a ainsi construit son œuvre littéraire et son parcours politique. Ainsi, l’écriture de Cahier d’un retour au pays natal, long poème qui sera publié en 1939 et reconnu par les surréalistes, débute en 1935, au cours d’un séjour en Croatie, après quatre années d’un exil parisien. Aimé Césaire a alors vingt-deux ans, des liens profonds l’unissent déjà à Léopold Sedar Senghor, « condisciple » à Louis-Le-Grand. La revue L’étudiant noir est née et le concept de « négritude » émerge dans cette pépinière de jeunes intellectuels noirs originaires des colonies, attentifs à la menace fasciste.
Toutes les bases du parcours à venir sont posées. Après l’éloignement désiré et assumé et au travers de la nostalgie, l’évidence de l’attachement à la Martinique et la nécessité d’y retourner en 1939, pour à son tour enseigner au lycée Schœlcher de Fort-de-France, puis en être élu maire en 1945 et député de la Martinique la même année. L’homme politique ne cessera alors d’œuvrer pour que soit reconsidéré le statut des Antilles, et occupera une place active et symbolique dans tous les processus de décolonisation qui impliqueront la France dans les décennies à venir. Le Discours sur le colonialisme, publié en 1948, à resituer dans le contexte et l’époque, garde une fulgurante actualité : « … qu’est-ce qu’en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de dieu, ni extension du droit ; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes. »
En parallèle, Aimé Césaire ne cessera de développer son œuvre poétique et théâtrale, toujours animé par son attachement revendiqué à la langue française et par la reconstitution artistique du rapport de l’Antillais à l’esclavage et à la complexité de son amendement, telle que l’illustre La tragédie du roi Christophe. Mais toujours dans une volonté d’universaliser, de défocaliser du rapport « noir-blanc », nous offrant ainsi, notamment dans Discours sur la négritude de solides bases de réflexion sur ce que l’humain se constitue et incorpore au fil d’une histoire guidée par l’exercice de la domination d’un groupe sur un autre :  « ... la négritude n'est pas essentiellement de l'ordre du biologique. De toute évidence, elle fait référence à quelque chose de plus profond, très exactement à une somme d'expériences vécues qui ont fini par définir et caractériser une des formes de l'humaine destinée telle que l'histoire l'a faite : c'est une des formes historiques de la condition faite à l'homme. »

Tout cela, nous l’avions donc en tête en le rencontrant dans son bureau de l’ancienne mairie de Fort-de-France (2), le 30 Octobre 2006. Nous étions aussi prévenus que notre hôte n’hésiterait pas à apposer toute la richesse, la complexité de sa pensée à toute « tentative » d’entretien qui n’en tiendrait pas compte… C’est donc avec beaucoup de malice, mais aussi avec une volonté de ne jamais fermer sa réflexion qu’Aimé Césaire nous a répondu, et aussi écoutés. Notre projet initial d’articuler sa pensée à nos préoccupations cliniques, notamment sur l’identité, la transmission, s’est vu remanié dans un récit de vie qui nous a suffisamment désorientés dans un premier temps, pour que nous puissions finalement en saisir toute la portée. Nous avons souhaité le retranscrire tel quel ; à chacun d’y trouver des pistes, mais aussi des réponses fondamentales.
 
L’autre : Dès le départ nous aurions souhaité inverser la position et vous demander quelle est la place de la psychanalyse dans votre pensée.

Aimé Césaire (A.C.) : Il m’est difficile de vous répondre. Je suis un Martiniquais, du nord de la Martinique, de Basse-Pointe et du Lorrain. Une branche de ma famille vient du Lorrain, de Morne Capot, et les Chalonec viennent de Basse Pointe. Je retrouve un Césaire à l’époque de l’esclavage, à Saint-Pierre : Fernand Césaire, qui a fait des études et préparé ses examens comme on le faisait à l’époque, le brevet supérieur. Il était très ambitieux, très travailleur et il a pu aller en France. Mais arrivé en France, il n’y avait pas beaucoup de possibilités : instituteur, oui, mais il voulait dépasser ce niveau. Alors, il est entré à l’École Normale où l’on formait les maîtres. Je crois que de son temps l’École Normale était à Sèvres, et il a dû y rester deux ou trois ans, je suppose. Il était interne. Quand il en est sorti, il a été nommé à la Martinique, mais la Martinique avait beaucoup changé. Il a trouvé une compagne, c’était une Chalonec. Visiblement, le nom vient de Bretagne, mais c’était une femme de couleur. Il a eu le temps de faire un enfant puis brusquement il l’a abandonnée, et il a pris comme amie et compagne une Française et il s’est marié. Quelque temps après, il est mort. Donc il avait eu le temps d’avoir un petit-fils, c’était moi. Alors j’ai reçu comme nom Aimé. Aimé Césaire. Fernand, c’était le nom de mon père. Alors me voilà, un petit bonhomme, et j’ai été élevé comme cela par mes grands-parents.

L’autre : Est-ce que ce dont vous venez de parler, votre famille, votre généalogie, a eu des incidences sur l’élaboration de votre pensée ? 

A.C. : Ah oui, certainement !... C’est compliqué. Mon père a passé ses examens, son brevet élémentaire, et il a finalement été reçu à un concours de contribution, puis il a été nommé à Basse-Pointe. Mais avant d’être reçu à ce concours, il a travaillé sur une habitation à Basse-Pointe, c’était l’Habitation Eyma, et c’est là que je suis né. L’Habitation Eymaétait essentiellement habitée par des gens qui venaient de l’Inde. Vers 1853, il y avait eu une grande immigration indienne, des Tamouls sans doute (3)

L’autre : Nous avons appris que lorsque vous êtes né sur l’Habitation Eyma, vous étiez « coiffé », comme Sigmund Freud. Est-ce là le secret de votre destin exceptionnel ? 

A.C. : Oh pas du tout ! Je suis né à Basse-Pointe et je suis allé à l’école primaire de Basse-Pointe. J’ai été très vite en contact avec des nègres et avec des coolies, et ça m’a toujours frappé. Il y avait les maîtres blancs, mais à l’école il y avait tous les petits Martiniquais comme moi, mais il y avait aussi les coolies. Mon père était l’intendant de l’Habitation Eymaet a appris quelques mots de tamoul parce que tous les employés étaient tamouls. Il avait appris quelques mots pour dire : « Bonjour, comment ça va ? Que fais-tu ? » etc… J’avais perçu quelques mots, et cela m’a beaucoup, beaucoup intéressé. J’ai eu quand même contact avec une civilisation européenne à cause de l’entourage à l’école, indienne à cause d’Eyma et avec les nègres « vrais », plus que les Martiniquais ordinaires, les « nègres de  Gradis », de l’usine de Gradis. Donc j’ai été très vite conscient du caractère pluriel de la civilisation. Je n’ai jamais eu de mépris, au contraire j’ai eu de l’attrait, ça m’a frappé.

L’autre : Cela a été un élément déterminant dans votre pensée ? 

A.C. : Oui, mais sans le savoir ! J’ai été à l’école, j’ai appris le français, La Fontaine, Lamartine, Victor Hugo comme tout le monde. Cependant, quand je suis venu à Fort-de-France, j’étais assez malheureux. Je ne me suis pas retrouvé dans cette petite bourgeoisie ambiante, et au lycée je n’avais pas de préjugé racial. Je me suis fait des amitiés personnelles parmi les Blancs, j’ai bien connu Caminade qui m’a invité chez lui. Bref, j’ai été frappé par l’idée des cultures raciales. Je me rappelle qu’un jour, alors que je faisais du latin, du grec, de l’histoire, la porte s’ouvre brusquement, c’est le proviseur ou le censeur qui arrive : « Voilà, je vous emmène deux petits Guyanais, je vous demande de les accueillir parce qu’il y a eu une tempête, un cyclone en Guyane et qu’ils sont venus pour continuer leurs études à Fort-de-France ». Le lycée de Cayenne avait été détruit. Il les présente : Léon Gontran Damas, et Auguste Delanon. Léon Gontran Damas (4) vous savez qui c’est, et Delanon, c’est ni plus ni moins l’ex-beau-père de Christiane Taubira. Nous sommes devenus très très amis, en particulier avec Damas. Damas était un homme très bizarre. En réalité ce Guyanais était d’origine martiniquaise, de Gros-Morne. C’était un homme très particulier avec beaucoup de caractère. Il avait un grand sentiment de la race. 

L’autre : Que pensez-vous de cette réflexion d’Edgard Morin : « La pensée d’Aimé Césaire, c’est une revendication anthropologique, c’est la qualité poétique de notre vie. »

A.C. : C’est certainement vrai. Sans en être conscient, je ne suis pas du tout raciste, mais j’ai le sentiment que j’appartiens à une civilisation. J’aime beaucoup l’école, j’aime beaucoup la littérature française, mais je ne m’y retrouve pas pleinement. Et quand Damas m’a parlé, je me suis beaucoup retrouvé dans ses propos, même si je n’étais pas d’accord avec sa philosophie. Je travaille, je fais de mon mieux mais je n’adhère pas du tout à tout ce qu’on m’a dit à l’école ; je me sens un autre. Je suis reçu. Un de mes professeur, Eugène Revert (5), qui aimait bien ce que je faisais, qui voyait bien que je m’intéressais à certaines choses,  me dit : « Alors Césaire qu’est-ce-que tu vas faire après le bachot ? Bien, je n’en sais rien ! ». Je le regarde avec sa grande barbe, c’était un Normand. Je lui dis : « Comme toi, monsieur le Professeur ! Comme moi ! Ah, très bien, bravo. Si tu veux faire comme moi, va en France, rentre au lycée Louis-Le-Grand, j’y ai été moi-même élève. Je te fais un mot pour le proviseur et tu vas faire l’École Normale Supérieure. »

L’autre : Quand vous dites : « Je me sens un autre », cela nous fait penser à votre concept de négritude où vous convenez que quelque chose est passé d’une génération à l’autre. Nous souhaitions vous demander comment cela passe d’une génération à l’autre ; comment est passée cette identité qui prend ses sources en Afrique ? 

A.C. : Je ne sais pas grand-chose, je me sens différent. J’aime beaucoup ce que j’apprends en classe mais comment définir tout cela, je ne sais pas… Et précisément je pensais qu’en France, je pourrais trouver tout cela plus facilement. J’aime beaucoup l’école, j’aime beaucoup mes professeurs, mais je sais que je suis aussi autre chose. Il y a quelque chose d’autre.
Je suis donc le conseil d’Eugène Revert. À bord du bateau, je me suis senti à part, je n’ai pas voulu me mêler à cette petite bourgeoisie, à ces hommes qui se sentent plus Français que des Français. Tous les soirs il y a bal, mais ça ne m’intéresse pas, j’étais enfermé dans ma cabine au fond de la cale. Mais je fais quand même connaissance d’un petit voisin qui lui aussi habite au fond de la cale et nous faisons bande à part. Arrivés en France, je lui dis : « Mais où habites-tu ? Oh, j’habite une banlieue après la porte d’Orléans ; Bagneux, Cachan – Et toi ? – Moi, je ne sais pas, mais si tu me trouves un appartement à côté de toi je le prends – Bon d’accord ! ». Je vais à Bagneux, je prends une chambre et, dès le lendemain matin, je prends le tram ou le métro pour arriver au quartier latin, au lycée Louis-Le-Grand ; je vais m’inscrire en khâgne. On m’inscrit très gentiment et en sortant du secrétariat, dans le couloir, je vois un petit homme noir en blouse grise, une ceinture de ficelle, et au bout de la ficelle un encrier vide, avec de gros yeux. Il me dit : « Bizuth, comment t’appelles-tu, d’où viens-tu ? – Aimé Césaire, et toi ? – Léopold Sédar Senghor (6) – Moi, je suis de la Martinique et toi ? – Je suis du Sénégal ». Il me prend dans ses petits bras. Il est petit, ce n’est pas un grand Sénégalais, ce n’est pas un Wolof, il est de taille très moyenne mais plus fort qu’on ne croit… Il me prend dans ses bras et il me dit : « Bizuth, tu seras mon bizuth ». Et voilà ma première rencontre en France qui me parait être un signe particulier. Le premier homme que je rencontre n’était pas un Français, c’était un Sénégalais, c’est un Africain et il me dit : « Bizuth, tu seras mon bizuth » ! Nous devenons très copains. Il est en khâgne et moi je suis en hypokhâgne. On se voit tous les jours. Nous parlons de la Martinique, du Sénégal, de l’Afrique ; et dans cet échange de propos, dans tout ce qu’il me dit de l’Afrique, je découvre beaucoup d’explications de choses martiniquaises qui m’intriguaient ; et ça, c’est formidable. En lui, je découvre l’Afrique, mais je me découvre aussi beaucoup moi-même.

La suite de cet entretien est publiée dans L’autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2007 ; 8(3) « Grandir » : 323-30.


* Pédo-psychiatres, Clermont-Ferrand.

** Educateur spécialisé, Fort-de-France, D.E.A d’anthropologie, membre du Centre d’Étude Césarien (CERC).

*** Pédo-psychiatre, Fort-de France.

(1) in « Aimé Césaire, une parole pour le XXIe siècle » ; Euzhan Palcy ; DVD ; Saligna and so on, France 3, INA, RFO, RTS ; 1994.

(2) Aimé Césaire a été maire de Fort de France de 1945 à 2001. Il porte depuis le titre de maire honoraire, et conserve un bureau dans l’ancienne mairie, à l’ombre de la nouvelle.

(3) Au début du XXe siècle, au nord de la Martinique, les Habitations Eyma et Gradis couvrent près de deux cents hectares chacune. Dans cette région, était  alors regroupée la majorité des vingt-cinq mille immigrants venus des comptoirs français de Pondichéry et Karikal. Ils furent embauchés en 1853, dans le sud de l’Inde, en pays tamoul, sous contrat, quelques années après l’abolition de l’esclavage aux Antilles françaises pour remplacer les Noirs dans les plantations de canne à sucre. Plus de la moitié des ouvriers agricoles des Habitations Eyma et Gradis étaient des Indiens appelés « Coolies ». Ce terme garde encore une connotation péjorative.

(4) Léon-Gontran Damas (1912-1978) : écrivain français d’origine guyanaise. Il rencontre Aimé Césaire à 12 ans à Fort-de France, et le retrouvera à Paris en 1932. Avec Léopold Sédar Senghor, ils fonderont tous trois pendant leurs années d’étude le concept de négritude. Il sera élu député de Guyane en 1948 et œuvrera avec Césaire et Vergès (pour la Réunion) à la départementalisation de leurs colonies d’origine.

(5) Eugène Revert : professeur au lycée Schœlcher, il se démarquait pour l’époque par l’originalité de son enseignement adapté aux réalités locales, et son regard dénué de préjugés colonialistes pour approcher la société créole.

(6) Léopold Sédar Senghor (1906-2001) : il arrive du Sénégal au lycée Louis-Le-Grand en 1928, où il rencontre Pompidou, Damas puis Césaire. Il sera le premier agrégé africain, et deviendra premier président de la République sénégalaise qu’il conduira vers l’indépendance en 1960. Il sera élu à l’Académie française en 1983.