Courrier et réactions

 

Christine DAVOUDIAN - 22 octobre 2007

Quand le reality show s'attaque au génocide

Je souhaite vous faire part d'une information qui m'a laissée tout d'abord sidérée mais qui maintenant me trouve très en colère et qui devrait ne pas vous laisser indifférent et probablement vous faire réagir.

J'ai lu respectivement dans Le Monde du dimanche 15 et lundi 16 juillet ainsi que dans le numéro 3006 de Télérama sous les titres respectifs « Au cœur des ténèbres" et "Ne pas être pudique face à l'horreur" que le réalisateur Alain Tasma est en train de tourner au Rwanda un film de fiction dans lequel les acteurs et figurants sont d'anciennes victimes et d'anciens bourreaux (respectivement chacun dans leur place). Je vous laisse prendre connaissance par vous-mêmes des arguments avancés par le réalisateur (souci de réalisme, nécessité de témoigner au monde, devoir de mémoire envers ceux qui ont disparu...). Sans parler de l'instrumentalisation qui est faite du psychologue présent sur place pour soutenir les anciennes victimes qui s'effondrent en reconnaissant leurs agresseurs parmi les acteurs. Le dit "psy" ne manque pas de présenter cette épreuve comme nécessaire pour faire son deuil. Je vous laisse apprécier.

C'est bien méconnaître la spécificité de ce qui fait le génocide, la souffrance des rescapés et toutes les difficultés de leur reconstruction psychique. Dans le contexte d'une réconciliation "à marche forcée" imposée par le régime, ou les victimes se retrouvent en situation de cohabiter avec les tueurs récemment libérés ou le "comment vivre ensemble" reste problématique (Je vous renvoie ici au dernier et très beau livre de Jean Hatzfeld : La stratégie des antilopes). Un tel projet ne peut manquer de poser question en particulier : A quoi ou à qui sert-il ? Comment a-t-on pu avoir la "naïveté" de penser que dix années ont suffi pour fermer les blessures, lisser les mémoires pour permettre aux victimes et bourreaux de se retrouver face à face pour rejouer leur histoire comme acteurs, comme dans un jeu de rôle. De plus, il faut également dénoncer l'instrumentalisation du psychologue qui est convoqué ici comme "garde-fou" pour éponger les éventuels débordements et qui de plus présente le dispositif comme thérapeutique. Les thérapeutes familiers de la clinique traumatique qui travaillent avec patience et sur le long terme à la lente et délicate réparation des victimes apprécieront la méthode "choc".

Enfin "last but not least", il faut s'interroger sur la mise en images et la divulgation "grand public" de cette cérémonie funèbre qui met en scène "les vrais". Quel nouveau verrou ou tabou avons-nous encore fait sauter ? De quelle jouissance cela procède-t-il (de la part de l'équipe du film et bientôt de nous spectateurs). Le film est coproduit par canal + et France 2 sera diffusé en novembre sur la première (ce n'est pas très étonnant pour cette chaîne qui fait son beurre avec les reality show) et je pense que l'on ne manquera pas de mettre en exergue au début du film (pour nous faire saliver) qu'il s'agit non pas d'acteurs professionnels mais "des vrais" (vous voyez ce que je veux dire...) Je vous laisse donc apprécier la lecture de ces deux articles dans lequel l'on peut s'étonner aussi de l'absence de regard critique de la part des journalistes qui semble être pris dans une sorte de fascination qui abolit toute distance critique.