DIAPO 1 : Titre
Bonjour, je vais aujourd’hui vous parlez du devenir mère chez lez femmes migrantes de Turquie et plus particulièrement dans un service de néonatologie.
DIAPO 2 : Plan
J’aborderai aujourd’hui trois points avec vous :
- Tout d’abord, nous verrons en quoi cette migration des populations de Turquie est une migration particulière qui n’était pas perçue comme définitive.
- Cette histoire migratoire va nous permettre de mieux appréhender la place et le vécu en France des jeunes mères migrantes de Turquie.
- Enfin, j’illustrerai ces points par mon expérience clinique en néonatologie.
Je vous propose de faire un bref rappel historique de la Turquie, avant de définir ce qui constitue l’originalité et la particularité de la migration turque en France.
DIAPO 3 : Carte Turquie
La Turquie est un état du Proche-Orient au carrefour de deux continents, l’Asie et l’Europe. Elle possède une histoire riche et complexe.
Cette région a connu de multiples influences : des grands empires grec, romain, byzantin et arabe.
Au XVème siècle l’empire chrétien byzantin se termine et l’histoire séculaire du grand empire Ottoman musulman commence. Constantinople devient Istanbul.
Cet empire qui avait été allié avec l’Allemagne pendant la Première Guerre Mondiale est démantelé en 1918.
Puis en 1923, la République de Turquie est proclamée avec Ankara pour capitale et Mustapha Kemal dit « Atatürk » (« le père des Turques ») comme président.
Il souhaitait une société unie et unique, sans lutte des classes mais Turque avant tout. Il crée un état moderne, laïc et autoritaire. Il impose de profondes réformes (le kémalisme). La langue est ainsi totalement remaniée, il va jusqu’à remplacer l’alphabet arabe par l’alphabet latin en 1928 ; l’histoire est réécrite afin de donner des racines à cette nation, à l’instar des états Occidentaux au XIXe siècle.
Aujourd’hui, la Turquie est un pays en développement tournée vers l’Europe qui est peuplée par plus de 70 millions d’habitants. Sa population se caractérise par sa diversité ethnique (les Kazakhs, les Assyros-Chaldéens, les Kurdes, les Arméniens) et religieuse (musulmans sunnites ou alevis et christianisme), mais aussi par son fort sentiment national.
Depuis la seconde moitié du XXème siècle, la Turquie est un pays d’émigration vers l’Europe Occidentale. Les flux sont essentiellement économiques. Le premier pays d’accueil est de loin l’Allemagne, pour des raisons historiques. La France recense elle 200 000 migrants turcs, essentiellement des musulmans installés dans les régions industrielles d’Ile-de-France, de l’Est et de la région Rhône-Alpes. La communauté turque arrive donc loin derrière les populations migrantes portugaises, algériennes et Marocaines.
DIAPO 4 : L’histoire
L’histoire migratoire turque en France peut s’expliquer en trois phases :
- De 1958 à 1974 il s’agit d’une immigration particulièrement masculine dans un contexte de forte croissance économique. La France fait en effet appel pendant les trente glorieuses à une main d’œuvre étrangère. Ces premiers migrants sont essentiellement des paysans de l’Est quittant leur village. Ils vivent ainsi une double migration : de la campagne vers la ville, de la Turquie vers la France.
- Puis une seconde phase commence dans les années 70 avec le regroupement familial. La population turque en France double.
- La troisième phase à lieu après le coup d’état militaire en Turquie en 1980 : la France accueille alors de nombreux militants de gauche, des syndicalistes, des migrants issus des minorités ethniques et confessionnelles qui obtiennent en effet le statut de réfugié politique.
DIAPO 5 : Photos enfants avec tapis
Cette migration, d’abord économique et masculine, a longtemps impliqué l’idée d’un séjour provisoire en France. C’était un départ en vue d’un retour. Le migrant se définissait lui-même comme exilé (« gurbetçi »).
Cependant, le regroupement familial a engendré l’arrivée des femmes et des enfants et la scolarisation de ses derniers. Cela a entraîné un changement important dans la perception de cette migration. Le projet de départ doit être réorienté. L’installation en France prend une tournure plus définitive.
Néanmoins, dans le discours de ses primo arrivants, cette idée du retour reste toujours présente dans leurs esprits. Quarante ans après le début de cette migration, ce projet prend un aspect mythique. Ce « mythe du retour » continue à donner un sens à cette migration : Ce statut provisoire, suspendu dans le présent, offre au migrant un moyen de se projeter dans le futur, de garder les valeurs, les représentations culturelles, les références identitaires du pays d’origine. Leur transmission reste ainsi très forte. Mais cet état suspendu ne semble pas favoriser la confrontation de leurs représentations avec celles du pays d’accueil.
La migration, qui confronte à une réalité extérieure différente, implique en effet la mise en doute des représentations culturelles, des fantasmes et de l’imaginaire. Elle engendre un travail de deuil. Elle peut être source de traumatismes mais aussi de potentialités créatrices.
Face à l’altérité, à l’inconnu, à l’hostilité réelle ou imaginaire du monde extérieure et avec cette idée de séjour provisoire en France, l’individu a besoin de se reconnaître en d’autres qu’il perçoit comme semblables. La constitution de groupe d’appartenance va justement permettre de ressentir un sentiment d’identité rassurant, de vivifier les représentations par des allers retours continuels, de renforcer leur transmission.
Un second groupe est très important en Turquie et dans la migration : la famille. En effet, en Turquie la famille joue un rôle prépondérant dans l’organisation sociale.
La priorité au sein d’une famille turque est la cohésion du groupe.
Sa représentation ne correspond pas à celle nucléaire en France. La notion de famille en Turquie peut s’expliquer sous le terme « d’aile » qui renvoie à une famille élargie.
Au sein de la famille on transmet une connaissance de la généalogie, c’est-à-dire de l’appartenance lignagère. Elle permet de se situer par rapport aux autres, de savoir quelle est sa place et comment se comporter dans les relations sociales. Elle est beaucoup plus étendue que dans la société française.
Or, dans la migration, le lien familial est menacé par la distance géographique. L’entretien de cette mémoire généalogique en est d’autant plus important.
La famille revêt un caractère sacralisé. Elle relève de l’intime, et l’évoquer c’est dévoiler son intimité. Elle est par conséquent très protégée, au niveau symbolique, de toute intrusion extérieure. On entend/lit souvent que les groupes d’appartenance turcs sont « très renfermés », « difficilement accessibles »…
DIAPO 6 : Titre et femmes enceinte
Quelle est la place des femmes migrantes de Turquie quand elles deviennent mères ? Quelles sont leurs ressentis et leurs vécus ?
Nous ne pouvons dresser un portrait unique de la femme migrante de Turquie. Celle-ci étant plurielle, à l’image de ses origines rurales ou citadines, de sa religion, et de ses appartenances ethniques.
Devenir mère revêt une grande importance. C’est essentiel d’avoir des enfants.
DIAPO 7 : Proverbes turcs
En Turquie, on dit « qu’une union qui n’est pas consacrée par la venue d’un enfant n’est pas complète ». La stérilité représente donc quelque chose de grave qu’il faut combattre. C’est la femme qui est tenue pour stérile. Elle peut ne plus être considérée comme un membre de la famille. Un autre proverbe turc exprime très bien la représentation de la stérilité « une femme sans enfant est un arbre sans fruit ».La femme fait donc tout pour sortir de cet état d’où l’importance des traditions qui tendent à assurer la fécondité. C’est tout d’abord, à la mère de protéger sa fille de certains méfaits pouvant nuire à se fertilité (comme protéger les ovaires du froid). Si une femme n’arrive pas à avoir d’enfants elle aura recours à des pratiques traditionnelles comme faire l’aumône aux pauvres, sacrifier un animal, manger ou s’asseoir sur un morceau de placenta grillé, adresser des prières à Dieu, aller voir un Hoca (Hodja : religieux musulman ou guérisseur traditionnel ou maître d’école).
DIAPO 8 : photo femme avec enfant
Le devenir mère, étape très importante dans la vie d’une femme turque est préparée bien avant son arrivée en tant que belle fille chez ces beaux parents. Pendant toute son enfance et son adolescence sa mère et les femmes de la famille vont lui apprendre la manière de se comporter lorsqu’on est une belle fille.
Deux termes en turcs signifient la belle fille : l’un avant qu’elle devienne mère, lorsqu’elle est jeune marié « gelin » ; le second après la naissance du premier enfant « ana ou anne ».
Tout comme la migration de ces populations de Turquie est comme un état suspendu, la position de la jeune femme avant qu’elle se marie et qu’elle devienne mère est comme « suspendue » : elle attend de s’affilier à la famille de son futur époux. Le mariage en Turquie privilégie l’alliance d’un homme avec la fille de son oncle maternel. On accorde une grande importance à la lignée maternelle dans cette société lignagère. Mais on pratique aussi en Turquie le mariage d’origine arabe : c'est-à-dire que l’homme se marie avec la fille du frère de son père (de son oncle paternel)
Dans la migration, nous constatons une grande conformité aux règles traditionnelles du mariage : les alliances se font préférentiellement au sein de la parenté. Le mariage a lieu précocement et l’ordre des mariages respecte l’ordre des naissances. Les choix sont ainsi faits en continuité avec les projets parentaux et les valeurs du groupe d’origine. Le choix individuel n’intervient actuellement que faiblement, la plupart des alliances étant des « mariages arrangés ».
Dans ces groupes, d’appartenance et familiaux, les femmes ont une grande importance, elles ont une place centrale. Elles assurent la protection des enfants, elles sont des piliers : garantes des valeurs traditionnelles et de l’homéostasie (équilibre) du groupe. [si il y a un déséquilibre elles sont perçues comme responsable : on convoque une réunion de famille] les femmes étant le dépositaire d’un code d’honneur régissant la communauté. Souvent ses femmes migrantes viennent des campagnes de l’Anatolie : leur place revient, ainsi, à l’espace privé de l’intime.
Or, la politique de Mustafa Kemal, a apporté entre 1923 et 1938 de profonds bouleversements, reposant sur une occidentalisation accélérée et forcée.
Malgré les nouveaux droits dont bénéficient les femmes (droit de vote avant la France, participation à la vie politique …), la place de la femme dans la société et surtout au sein de sa famille est restée presque identique. Le statut juridique de la femme ne se définit en effet pas en termes d’égalité par rapport aux hommes, proclamés chef de famille.
DIAPO 9 : Photo grand-mère avec enfant
Dans la migration, la jeune épouse est soumise au pouvoir patriarcal de ses beaux parents, plus qu’à celui de son époux. Elle est prise en charge par sa belle-mère, personne perçue comme responsable de son intégrité. Cette jeune femme, parlant généralement peu le français et ne connaissant pas le fonctionnement de la société d’accueil, se retrouve souvent isolée. Or, elles aspirent parfois à une idée d’ouverture à l’altérité sans rupture avec leur culture d’origine, elles aspirent à un métissage.
Mais elles rencontrent une belle-famille dont les modes de vie se sont figés dans le temps de la migration. Fait référence à cet état suspendu. Beaucoup d’entre elles vivent sous le même toit que leurs beaux-parents La tradition, mais aussi le manque d’argent, explique cette cohabitation se révélant souvent source de tensions, de conflits. Elles expriment ainsi souvent en entretien des déceptions liées aux attentes personnelles, mais aussi un fort sentiment d’isolement, un besoin d’étayage, d’aide dont il faut savoir se saisir.
DIAPO 10 : Titre texte
Expérience en néonatologie :
La future mère ou la jeune mère vit ainsi de nombreux changements, un véritable bouleversement psychique. Elle doit pouvoir continuer à se sentir « être soi » dans cette réalité migratoire où elle est confrontée à des manières de penser, de vivre, qui lui sont inconnues, qui sont différentes de celles issues de ses représentations et références culturelles. Être mère renforce justement ce besoin de donner du sens aux événements vécus, de retrouver ses valeurs.
Dans un service de réanimation néonatale les mères migrantes, particulièrement vulnérables, viennent d’accoucher d’un enfant malade ou prématuré. Elles sont plus que d’autres confrontées pour elles-mêmes à une image mauvaise mère : une mère qui n’a pu porter son enfant, qui lui a donné une vie si fragile. La naissance sans problème renarcissise la mère. Elle lui offre un enfant en bonne santé qui la gratifie.
Lorsque c’est une naissance précipitée, vécue dans la peur et la panique, lorsque le bébé est réellement en danger, alors la réalité rejoint le fantasme, l’angoisse de mort et le trauma surgit. Le trauma est sans parole, il reste sans mot parce qu’il est par définition impensable.
Je me souviens de cette jeune mère d’origine turque et née en France qui ne pouvait pas mettre en mots sa souffrance de perdre son premier enfant. Il s’agissait d’une grand prématuré hypotrophe. Elle est décédée à deux semaines de vie d’une hypercalcémie couplée à une insuffisance rénale. Cette mère était dans cet état de stupeur due au trauma.
L’équipe se questionnait beaucoup. Nous n’arrivions pas à créer du lien avec cette femme, à l’aider à maintenir ce lien avec sa petite fille, à se sentir mère, à inscrire sa fille dans sa lignée, tout en la préparant à la perte, au deuil.
DIAPO 11 : Travail en néonatalogie
C’est ici tout le travail qui se joue en néonatologie : favoriser le lien dans un contexte où ne cesse de surgir l’angoisse de mort où le deuil anticipé s’impose parfois. En néonatologie c’est aussi travailler avec toutes les mères la question de la perte, la question du deuil…
DIAPO 12 : Blanc
Lorsque je rencontre cette jeune maman elle ne peut pas mettre des mots sur son vécu, elle ne peut se laisser aller à exprimer son ressenti, elle ne peut se saisir du soutien proposé, elle ne sait plus comment parler à son enfant.
Nous cherchons alors à savoir si elle bénéficie d’un étayage extérieur. Dans les derniers moments de l’enfant nous proposons à la famille de venir voir le bébé, de le connaître. La famille de son mari, qui est d’une autre culture, sera alors très présente. Madame nous dira attendre toujours sa cousine « qui va venir demain peut être ? ». Cette cousine ne viendra pas, personne de sa famille ne se manifestera.
C’est en m’entretenant avec elle dans la chambre que je comprends en filigrane de l’entretien qu’elle est en conflit avec sa famille, conflit qui remonte à son mariage. C’est sa mère qui lui manque le plus, et ses sœurs… Comment peut elle se sentir mère, elle, qui ne bénéficie pas des transmissions de sa propre mère, qui comprend que sa fille ne sera plus là d’ici quelques mois, et dont la famille refuse de connaître et d’inscrire ce bébé dans leur ligné. L’unique personne qui pourrait faire lien, sa cousine, ne vient pas. J’apprends alors qu’elle attend un bébé. Je lui dit que je crois savoir qu’une femme enceinte en Turquie ne doit pas être confronté à un deuil, elle ne doit pas accompagner une personne endeuillé sinon elle met en danger son enfant et elle se met elle-même en danger. L’enfant risque d’avoir un teint maladif, d’être malformé, de mourir. Il s’agit ici d’une prescription, d’un tabou de la mort. Evoquer sa culture va alors lui permettre enfin de faire un lien entre ici et là-bas, entre elle petite fille et elle en tant que mère, entre elle avant son mariage et elle maintenant.
Dans ce service de néonatologie c’est ainsi un travail d’élaboration indispensable pour toutes mères qui se jouent, dans un respect de leur temporalité propre qui n’est souvent pas la temporalité médicale. Dans ce cadre émerge des représentations psychiques et culturelles. Cette mère ne pouvait pas penser cette rupture, cette solitude, elle ne pouvait se saisir de cet espace de parole.
C’est un travail d’équipe qui permet de maintenir ce lien parent/enfant, de donner du sens aux événements vécus. Or l’investissement de cet enfant, de leur enfant, dans ce contexte très médicalisé peut être facilité par la possibilité de réaliser certaines pratiques et par le respect des traditions de chacun, de leur altérité. C’est grâce à un travail d’équipe, à une élaboration ensemble que certaines choses deviennent de l’ordre du possible.
Le placenta, en France on ne la montre quasiment jamais, on ne sait pas ce qu’il devient. Or dans beaucoup de culture il est d’une grande importance. En Turquie les vieilles femmes l’appellent le compagnon des enfants. Son expulsion marque la fin de l’accouchement. Il est préalablement entouré d’un morceau d’étoffe, puis : il est soit enterré dans un lieu riche de sens, où un animal ne pourra le déterrer (sinon un maléfice frappera l’enfant ou bien il aura le caractère de l’animal), où bien il est jeté dans de l’eau courante, alors la mère aura un lait abondant. En étant grillé et mangé il assure la fécondité… A Robert Debré en néonatologie celui-ci sert souvent à pouvoir déterminer les causes de la maladie de l’enfant, de sa naissance prématurée. Il est donc objet d’analyse et de sciences…
Mais d’autres traditions peuvent être respectées et réalisées dans ce lieu si médicalisé.
DIAPO 13 : Œil bleu
Les amulettes, comme l’œil bleu que vous voyez sur la photo et qui a bien sur des vertus protectrices, des petits corans prennent souvent place dans la couveuse et les berceaux. Ils accompagnent l’enfant jusqu’à sa sortie et après.
Pour terminer et illustrer ces propos je voudrais vous parler d’un enfant né dans un autre hôpital puis transféré chez nous juste après sa naissance à cause d’une maladie génétique rare à l’évolution très variable. Dans cette maladie le système nerveux autonome se stimule de manière anarchique. Ors c’est ce système qui gère la fréquence cardiaque. Cette réponse exagérée du système nerveux autonome et para sympathique entraîne des manifestations ressemblant à des convulsions mais qui n’en sont pas. Le bébé devient de rouge jusqu’à bleu marine. C’est donc très impressionnant comme vous pouvez l’imaginer. Des manipulations lorsque le bébé est en crise sont réalisées. On rassemble les pieds à la tête. Les parents de ce bébé qui sont originaires d’Istanbul, ils ont déjà deux enfants : un fils de 10 ans atteint de la même maladie génétique qui est chez lui associé à un retard mental et une fille de 3 ans en bonne santé.
Dans le service je découvre un bébé isolé du bruit, de toutes stimulations. L’angoisse que cet enfant décède à tous moments est alors omniprésente dans l’équipe même si elle n’est pas formulée. Le personnel soignant fait appel à moi pour savoir comment accompagner cette maman, comment l’aider à se sentir mère d’un enfant qu’elle ne peut prendre dans ses bras. C’est la maman elle-même qui va beaucoup nous apprendre. C’est elle qui vous nous montrer comment faire. Lors de la naissance de l’aîné les parents ne souhaitaient pas rencontrer de psychologue. Lorsque je vais à leur rencontre ils expriment le souhait d’être reçu en famille. Cela me semble être justement très important pour le fils aîné. En entretien familiaux, cette mère évoquera avoir compris avant les médecins dans cet autre hôpital où son fils est né : « Je leur ai dit ce que c’était, eux ne savaient pas ». Les parents racontent leur immense solitude lors de la naissance de leur fils aîné, leur profonde détresse, et leur peur de la mort à chaque instant.
La naissance de ce troisième enfant, qui a réactualisée le traumatisme de la naissance de son fils aîné, a permis la mise en mots de ce vécu, de cette solitude antérieure. Elle a aussi permis de « réparer le narcissisme des parents » : l’équipe ne représentait plus la « bonne mère », celle qui savait, celle qui était toute puissante. Ils pouvaient exprimer ce qu’ils ressentaient mais surtout ce que ressentait leur enfant. Ils nous guidaient à la rencontre de ce bébé. La maman savait comment le bercer, comment le nourrir. On les a autorisés à se projeter sur leur enfant, à le fabriquer, et leur enfant a alors fabriqué ses parents.
Puis, dans les entretiens suivants ce n’était plus tant cette maladie et ce risque de mort dont ils souhaitaient me parler, mais d’avantage de leur peur du retard mental. J’ai alors compris qu’ils n’avaient pas pu protéger leur premier garçon « je n’y avais même pas pensé, j’étais trop perdue » me dira la maman. Elle n’avait personne du pays pour la conseiller, personne à qui demander. Après avoir placé une amulette appelée « muska » pour protéger son enfant elle a alors pu appeler aux pays pour leur dire que son enfant était né et qu’il avait « une maladie, la même que le grand, mais pas tout peut-être »…
Ainsi, dans un contexte très médicalisé, où l’angoisse de mort surgit à tout moment, les traditions qui visent justement à protéger l’enfant et la jeune mère pendant les quarante premiers jours du mauvais œil, des djinns, de la femme écarlate « al », peuvent donc parfois s’opposer aux pratiques médicales ou bien être difficilement réalisables dans cet environnement. Les représentations culturelles sont alors mises en danger. C’est grâce à un travail d’équipe, à une élaboration ensemble que certaines choses deviennent de l’ordre du possible, qu’un métissage entre ici et là-bas naît.