Je présenterai un point qui n’est pas forcément lié à la périnatalité mais à la consultation transculturelle en elle-même. Il s’agit d’un regard sur la consultation en tant que stagiaire n’ayant jamais abordé une psychothérapie sous des angles culturels. Même si au cours de ma formation j’ai eu des cours sur la clinique interculturelle, rien ne vaut plus que de la vivre.
Lors de la consultation, les patients parlent de tout. Au début j’ai eu l’impression que c’étaient des choses banales, mais plus je les écoutais, plus je me rendais compte que tout ce qui est dit revêt beaucoup d’importance pour eux et doit être pris en compte. Je pense que cela sert à nouer l’alliance thérapeutique. J’ai fini par comprendre qu’avec ces patients il était impossible de rentrer directement dans le vif du sujet et d’ailleurs on n’y rentre jamais ainsi. On commencera par exemple par parler de l’histoire de la famille, des origines. Ceci est encore renforcé quand il y a un interprète, ce qui permet au patient de parler à quelqu’un qui connaît son village ou sa région, son ethnie et donc sa culture. Ce n’est qu’après avoir fait ce travail de reconstitution de l’individu au niveau culturel en passant par la migration, qu’on peut commencer à parler de la maladie qui elle-même n’est pas abordée de façon « crue ». J’ai été étonnée par l’importance que pouvait avoir l’interprète pour certains patients. C’est celui qui connaît leurs origines, les pratiques culturelles, les représentations liées au nom que porte le patient… En ce sens il devient un représentant culturel fiable. Moi, j’aurais plutôt pensé que l’interprète pouvait être un frein à l’associativité du patient, mais je me suis rendue compte qu’au contraire cela contribuait à leur donner confiance. Je pense à ce couple que nous avons reçu en présence d’un interprète - bien que le mari et la femme sachent tous les deux très bien parler le français – et qui à la fin en prenant un autre rendez-vous insistait pour avoir le même interprète car disait le mari « c’est quelqu’un qui comprend bien les choses du pays ».
Quand j’ai intégré le groupe et que le Dr Neuman m’a dit qu’elle avait été intéressée par moi parce que j’étais porteuse d’une autre culture, j’étais loin d’imaginer quelle serait ma contribution dans le groupe. En fait, il s’agissait vraiment de mettre ma connaissance culturelle au service de la consultation. C’est ainsi que lors de la première séance où on voyait une femme qui venait d’avoir un bébé et que le mari accusait de ne pas faire circuler le bébé, Isabelle Réal m’a demandée ce qu’on disait chez moi à propos de telles mères. Moi, tout naturellement j’ai répété ce qui se disait à savoir que de telles femmes étaient angoissées c’est-à-dire qu’elles n’étaient pas tranquilles. A ma grande surprise la patiente a repris cela et l’a même associé au fait qu’ici elle se sentait toute seule et que le bébé lui servait de compagnie.
Une autre fois, au cours d’une séance avec une femme suivie dans le service d’assistance médicale à la procréation et qui nous a relaté un de ses rêves dans lequel elle avait à creuser la tombe de sa sœur d’où jaillissait de l’eau, j’ai donné la représentation qui me venait en tête : celle de l’eau symbolisant la fécondité. Quand les femmes accouchent, leur placenta est jeté à l’eau afin que le cycle continue, car les poissons se nourrissaient du placenta et les femmes mangeaient à leur tour le poisson pêché dans l’eau. Ce qui a ramené la patiente à une croyance qui voulait qu’on mange les œufs d’un certain poisson pendant un certain nombre de jour afin d’augmenter la fertilité. Elle l’avait elle-même essayé et avait eu une grossesse, qui malheureusement n’est pas « restée ».
Je pense à cette femme que nous voyons depuis un moment et qui lors de la première consultation semblait crispée, apparemment intriguée de voir tout ce monde se réunir autour d’elle alors qu’avant elle voyait le Docteur Neuman seule auparavant. On a commencé par retracer son histoire, ses origines, le pourquoi de la migration. On a ainsi pu apprendre qu’elle était jumelle et que son frère jumeau était décédé tout petit. Isabelle Réal avait pressenti chez elle beaucoup de résilience. Elle se relevait de tous les obstacles et continuait à se battre pour se construire et venir en aide à ses parents. Elle dit que sa force lui vient de la prière, de la bénédiction de ses parents. Quand Isabelle Réal m’a sollicitée pour donner mon avis sur tout ce qui a été dit au cours de la consultation, je n’ai pensé qu’à l’histoire du jumeau car dans mon pays ils sont sacrés et même quand ils décèdent ils ont leur place dans la vie familiale et le deuxième qui est resté en vie s’appuie sur l’autre à des moments clés de sa vie. Il y a une statuette qui est sculptée et qui représente le jumeau décédé. La statuette doit être nourrie et vêtue de la même façon que son frère ou sa sœur. Pour le jumeau qui est resté c’est une source à laquelle il puise sa force. J’ai voulu savoir si chez Madame cela se passait également ainsi. La patiente était surprise que je puisse savoir une telle chose. Elle s’est détendue d’un coup et nous a appris que chez elle cette pratique avait également cours, qu’elle avait sa statuette taillée dans un bois spécial et que sa mère s’occupait de la nourrir et de faire les offrandes nécessaires pour elle. On a ainsi pu comprendre que cette femme n’était pas seule à se battre mais qu’elle était soutenue par son double comme on est soutenu par un ange gardien.
A chaque fois, j’étais étonnée que le fait de proposer ces théories culturelles puissent permettre à l’équipe d’avoir accès aux représentations des patientes.
Autre chose qui m’a frappée dans cette consultation, c’est le fait qu’on peut aider une femme à aller mieux en faisant prendre conscience de ses troubles à son mari dans un contexte culturel. Je pense au couple Traoré qu’on a reçu alors que Madame n’allait pas bien et que son mari ne voulait pas croire qu’elle était possédée par un djinn. Après la consultation, le mari a pris pleinement conscience des difficultés de sa femme et a organisé une réunion familiale avec un ami ; réunion au cours de laquelle ils se sont expliqués et compris.
Depuis, cette femme va beaucoup mieux et n’éprouve plus le besoin de venir à la consultation.. La consultation transculturelle n’est pas comme une consultation psychothérapeutique classique dans laquelle la fin de la thérapie est décidée d’un commun accord entre le thérapeute et le patient en faisant un bilan sur l’état du patient. Ici seuls les patients décident de ne pas revenir dès qu’ils vont mieux et sentent qu’ils n’ont plus besoin d’aller à Jean Verdier à notre consultation transculturelle.
* Psychologue. Co-thérapeute - Consultation transculturelle de la maternité de l’Hôpital Jean Verdier.